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Nouvelles - 28.06.2007

Voix d’ombre (1)
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© Olivier Benguigui


Je n’ai jamais voulu ça. Croyez-moi, je n’ai jamais voulu vivre dans la rue, je n’ai jamais voulu me retrouver accrochée à lui. Mais il était là, j’étais là, nous avions besoin l’un de l’autre. Je ne me suis pas méfiée. Je me suis réfugiée sous lui, j’ai appris à suivre ses pas, j’imagine qu’à force, l’attachement s’est transformé en affection. La première fois, il avait douze ans. Il a attrapé un pigeon blessé, l’a étranglé d’une seule main puis l’a balancé dans la Seine. Vous serez peut-être choqués de l’entendre mais je vais le dire quand même : j’ai trouvé ça naturel. J’ai pensé : ce pigeon n’a aucune chance, il sera déchiqueté par un chat errant ce soir, mieux vaut pour lui qu’il meure tout de suite, d’un seul coup, plutôt que d’agoniser sur un paillasson ou dans une poubelle. En quelque sorte, je considérais que c’était une faveur qu’il avait faite au pigeon.

Des faveurs aux pigeons, il y en a eu beaucoup d’autres. Des faveurs aux rats, aussi. Des faveurs qui sont devenues des faveurs aux chats, des faveurs aux chiens, des faveurs qui n’ont plus seulement concerné les animaux abandonnés qui farfouillent dans les immondices que produisent les gares et les terrains vagues, mais qui ont également pris pour cible les animaux apprivoisés, les animaux de quelqu’un, les animaux dont la disparition risquait de faire couler des larmes. Paradoxe. La mort prématurée de celui ou celle dont l’absence ferait pleurer un enfant était ce qui mettait du baume au cœur de l’enfant que j’accompagnais. Je suppose qu’il lui fallait bien ça. Des cris inhumains pour supporter les cris humains, ses cris à lui, les cris qu’il poussait lorsque d’autres êtres humains décidaient de déverser sur lui leurs déchets intérieurs. Il était poubelle, alors il crevait les poubelles. Je souffrais pour les animaux mais je souffrais encore plus pour lui.

Le premier meurtre, il l’a commis à l’âge de seize ans. Un clochard complètement ivre, allongé sur une grille de métro. Il s’est approché, a ramassé la couverture roulée en boule à côté du poivrot et en a fait un bâillon pour étouffer sa victime. C’était comme pour le pigeon. L’hiver assiégeait la capitale depuis un bon mois, il venait de tuer d’un coup celui qui aurait probablement agonisé de froid pendant plusieurs semaines avant de mourir de toute façon. Après le meurtre, il a poursuivi son chemin, nonchalamment, comme s’il n’avait fait rien de plus que de frapper dans un couvercle de poubelle qui se serait trouvé là. Je l’ai suivi, de réverbère en réverbère, impuissante, stupéfaite, choquée, mais une partie de moi ne pouvait s’empêcher de penser : c’est comme pour le pigeon.

Un engrenage. Un cran et puis un cran et puis un cran. Mais jamais la roue dans son ensemble. Quand on garde les yeux fixés sur les crans, il est si facile d’oublier la roue. Il a pris l’habitude. Il s’est caché derrière l’hiver et en a achevé d’autres. J’ai laissé faire. Ils étaient vieux. Ils étaient oubliés. Ils étaient morts vivants. Moi aussi, j’ai pris l’habitude.

Puis il y a eu celui qui était plus jeune. Celui qui s’est réveillé au moment où le chiffon s’abattait sur sa bouche, celui qui, dans un sursaut de survie, a compris ce qui se passait, celui qui a décidé de lutter pour ne pas être assassiné. Ils se sont battus. L’inconnu était fort. Amaigri, shooté, mais fort, fort de l’énergie de la proie qui compte bien, si elle ne peut échapper à son sort, emporter avec elle le prédateur. Alors il a sorti son couteau. Ce clochard-là est mort de six coups de poignard dans les poumons et le cœur.

J’ai enfin ouvert les yeux. J’ai enfin compris. La rue n’excuse rien. La souffrance n’excuse rien. Je l’ai suivi à reculons pendant des jours encore, accrochée à lui, car il est bien difficile de partir. Il venait de rencontrer une jeune femme serveuse dans un fast-food. Il la rejoignait le soir et lui faisait croire qu’il était lui aussi employé précaire quelque part. J’ai vu le piège se refermer sur la femme. Je déteste les ombres de poignard.

C’était un samedi. Il pleuvait du crachin. Ça sentait le vent, ça sentait l’humidité, ça donnait envie d’acheter des châtaignes grillées. Il était en planque dans la cour arrière du bâtiment depuis plus d’une heure. Il attendait qu’elle descende. Il avait le couteau à la main. Il s’était décidé la veille car elle lui avait dit que c’était fini, qu’il était trop collant, qu’elle le trouvait bizarre. Il avait dormi dans le hall d’un immeuble chic. Moi, je n’avais pas fermé l’œil, à cause du drame qui se tramait et aussi à cause du lustre : c’était un lustre qui s’allume automatiquement quand le capteur infrarouge détecte un mouvement, et il n’avait pas cessé de tourner et de se retourner dans son sommeil. Nous étions là, tous les deux, coincés entre le mur et la poubelle verte. Il attendait, je cherchais quoi faire. Soudain, la porte s’est ouverte et elle est apparue. Elle a fait quelques pas, en même temps qu’une éclaircie dans le ciel. C’est ce qui l’a sauvée. Car dès que le soleil s’est montré, j’ai bondi de l’autre côté de la poubelle. Elle a poussé un cri, il a été surpris, il est sorti de sa cachette. Au même moment, le concierge arrivait à l’autre extrémité de la cour.

Les policiers l’ont attrapé cinq cents mètres plus loin. Lorsque l’identité judiciaire a découvert que les empreintes de ce délit-là correspondaient à de nombreuses autres empreintes, les chefs d’accusation se sont multipliés. Le jury n’a pas tenu compte des circonstances atténuantes. Il est enfermé en cellule d’isolement à Fleury-Mérogis. Seul. Privé de moi.

Je sais ce qu’il a fait. J’ai tout vu. Je condamne. Mais c’est l’attachement, on n’y peut rien. C’est pour ça que je reste. Je pars du côté gauche de la porte du centre de détention, je m’allonge, je grandis, puis je rapetisse et je m’endors du côté droit. J’ai troqué ma forme d’être humain pour la forme des barbelés, la forme des barreaux d’acier, la forme des pierres. A travers le grillage, le ciel se découpe sur moi et dessine des carreaux de liberté.


Pour une autre voix d’ombre, c’est par ici.


 

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