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Nouvelles - 22.10.2007

Voix d’ombre (2)


Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il aura toujours été difficile à suivre. Des matchs de basket à répétition dès le collège, des week-ends dans les capitales européennes, des vacances exotiques, que ce soit pour cause de hors piste sur les sommets des Alpes ou d’aventure au milieu des déserts de sable et de sel, et bien sûr les études, les recherches même après la fermeture de la bibliothèque à vingt-deux heures, les concours, le bizutage, les soirées alcoolisées jusqu’à sentir en soi l’envie de fracasser les bouteilles contre les murs, démolir la gueule de ceux qui vous ennuient, briser les reins de celles qui vous défient.

Le prix de la réussite. Troquer le basket pour le squash. Troquer la bière pour le whisky. Troquer les tee-shirts pour les costumes trois-pièces. Troquer le Maroc pour la Thaïlande. Troquer les nuits blanches pour d’autres nuits blanches, toujours aussi blanches, et moi je lui tourne autour, parce que le plafonnier est éteint mais que la lampe de bureau est allumée, et il compte et recompte les chiffres, la nuit blanche vaut trente millions de dollars dont il percevra un pourcentage s’il ne se trompe pas et que la fusion se déroule comme il faut.

Il dort cinq heures par nuit. La cocaïne, parfois. Mais même sans la drogue, il sait tenir. Il fait partie des élus qui n’ont pas besoin de fermer les yeux. Pour pouvoir me reposer, moi, j’en viens à souhaiter qu’il se déplace en pleine lumière, sous les projecteurs, les néons, les phares, les halogènes, tout ce qui, à trop éclater en tous sens, me fait disparaître. De toute façon, il n’a jamais pensé à moi. Il n’a jamais pris le temps de se retourner sur moi. Je suis un appendice dont il ignore l’existence.

Il a une épouse et trois filles. Il a une maîtresse à Londres, l’analyste du bureau de la City avec laquelle il collabore lorsque les projets frôlent la démesure. Il couche aussi avec la secrétaire du siège de la Défense, pour passer le temps, quand il n’a trouvé personne pour sa partie de squash.

Il court. Il roule. Il bouscule. Il klaxonne au volant de sa BMW (vraiment, on n’a pas fait mieux que les Allemands en matière d’automobile). Il voyage. Il vole en première classe (vraiment, on n’a pas fait mieux que Boeing en matière d’aéronautique). Il s’assoit sur un tabouret de bar. Il passe des coups de fil sur son téléphone portable. Il sort son palm, inscrit trois rendez-vous, en efface deux autres. Il boit. Il fume, mais seulement des cigares. Il a un coiffeur. Il a un masseur. Il a un entraîneur de squash. Il a du cholestérol.

Il absorbe l’argent et le pouvoir. Une éponge. Il surfe sur les vagues, disparaît pendant les crises, s’invite dans les bulles mais les quitte avant qu’elles n’éclatent. Il investit, achète, entreprend, gère, concrétise, réalise, vend. À cinquante et un ans, le voilà qui arpente tranquillement les pavés du monde, sa sacoche à la main, il est invincible, il peut à nouveau songer au calme et au repos. C’est décidé, cette année, ses six semaines de congés, il les prend. Après le pontage, bien sûr. Après le pontage.

J’ai perdu sa trace pendant plusieurs heures. Toutes ces lumières asphyxiantes. Mais quelqu’un appuie sur l’interrupteur et les lampes s’éteignent. Ne reste plus que la lueur bleutée en provenance du couloir. Je réapparais. Je me prépare à courir, comme d’habitude. Mais rien. Il reste immobile. Je suis surprise. Je me retourne. Et je vois la table, les appareils, les bistouris, le champ. Après le pontage. Les vacances.


Pour une autre voix d’ombre, c’est par ici.


 

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