Envolées http://www.envolees.net/ fr Envolées http://www.envolees.net/ Dans l'aquarium http://www.envolees.net/Dans-l-aquarium 2010-08-13 19:17:40 <p class="spip"> Quand j'étais petite, ma mère nous emmenait à l'aquarium, mes sœurs et moi. Elle annonçait : toutes en rang, préparez-vous, nous partons. Nous sortions de chez nous, nous traversions des défilés et des carrefours, nous contournions des murs de pierre et des domaines interdits, nous faisions la queue derrière d'autres bêtes curieuses comme nous, et enfin nous arrivions au pied de l'immense vitre. Ma mère disait : restez immobile et ouvrez grand les yeux. Il fallait observer très attentivement car, ensuite, le jeu consistait à inventer des histoires à partir des personnages que nous avions vus. Ma mère disait : de l'autre côté de la vitre, ce sont des êtres vivants, comme vous et moi, regardez, une mère et ses filles, à votre avis que pensent-elles, à votre avis comment vivent-elles, à votre avis d'où viennent-elles.</p> <p class="spip">J'avais toujours cru que ma mère adorait l'aquarium et que c'était pour cette raison qu'elle nous y emmenait, mes sœurs et moi. Mais un jour, j'ai surpris une conversation entre elle et mon père. Elle soupirait : j'en ai marre de tourner en rond, défaire les lits, refaire les lits, déposer les petites, récupérer les petites, et le déjeuner, et le dîner, tous les matins et tous les soirs à la même heure, la vie c'est toujours la même chose, un gigantesque aquarium, on va, on vient, et la seule chance qu'on a de ne pas percuter la vitre, c'est de continuer de tourner en rond, comme si on ne savait pas que la vitre est là, et c'est pour ça que j'emmène les filles à l'aquarium, pour qu'elles inventent des histoires, pour qu'elles voient la vitre sous un autre angle, pour qu'elles croient le plus longtemps possible qu'une linéarité se cache quelque part dans cette vie circulaire.</p> <p class="spip">Ce jour-là, j'ai été très déçue par ma mère et je lui en ai voulu de m'avoir menti sur la fonction de l'aquarium et sur la fonction des visites à l'aquarium. J'étais en colère et j'ai décidé que plus jamais je ne m'amuserais avec elle, que plus jamais je n'inventerais d'histoires à propos de l'autre mère et de ses filles qu'on voyait à travers la vitre, que cela ne servait à rien de se donner tout ce mal si c'était pour nourrir le dépit au lieu de l'imagination. J'ai dit que je ne voulais plus visiter l'aquarium, que je n'avais plus d'idées, qu'il n'y avait rien à dire, de toute façon, que puisque cette mère et ces filles étaient là comme nous dans l'aquarium, cela prouvait bien qu'elles pensaient comme nous, qu'elles vivaient comme nous, qu'elles venaient du même endroit que nous.</p> <p class="spip">Puis j'ai grandi. Ma mère est morte et mes filles sont nées. Le cycle de la vie. Inéluctablement, j'ai senti les murs de l'aquarium se rapprocher, et l'espace diminuer, diminuer, et j'ai senti la routine se coller sur moi, les repas, tous identiques, les trajets, dans un sens, et dans l'autre, et les ronds dans la vie, et hier était un dimanche, et c'était le même dimanche que tous les autres dimanches avant lui. J'ai pensé : c'est insupportable. Alors j'ai rassemblé mes filles autour de moi et j'ai dit : j'ai un jeu à vous proposer, c'est le jeu de l'aquarium. Nous allons sortir de chez nous, traverser des défilés et des carrefours, contourner des murs de pierre et des domaines interdits, faire la queue derrière d'autres bêtes curieuses comme nous et nous installer au pied d'une immense vitre. Ensuite, nous resterons immobiles et nous ouvrirons grand les yeux. Ma plus jeune, qui n'aime pas sortir de sa bulle, a demandé : il faudra aller loin, maman ? J'ai dit : je ne sais pas, cela dépend de votre imagination.</p> Camille Rémy 2010-08-13T17:17:40Z text/html fr Camille Rémy Promettez toujours http://www.envolees.net/Promettez-toujours 2010-08-12 14:30:00 <p class="spip"> ce n'est plus qu'une histoire <br />couchée sur le papier <br />des formes d'encre noire <br />qui ne peuvent souiller</p> <p class="spip">si trop forte est la dose <br />trouver le marque-page <br />reprendre après la pause <br />les mots devenus sages</p> <p class="spip">ce n'est plus qu'une pièce <br />le décor est planté <br />les projecteurs y laissent <br />un fil d'ombre portée</p> <p class="spip">le monstre mis à nu <br />clandestin passager <br />les comédiens saluent <br />performance engagée</p> <p class="spip">ce n'est plus qu'un passé <br />causette après midi <br />un café bien tassé <br />trêve du mercredi</p> <p class="spip">la vie colle à la peau <br />ça va c'est évident <br />demain il fera beau <br />robe couleur du temps</p> <p class="spip">ce n'est plus qu'un voyage <br />à l'horizon chargé <br />désastreux cafouillage <br />d'amarres enragées</p> <p class="spip">un souffle de vacances <br />la mer prendre le large <br />colmater les béances <br />amères de l'outrage</p> <p class="spip">ce n'est plus qu'un poème <br />luxe de qui le lit <br />la poétesse sème <br />mais le titan survit</p> <p class="spip">arraché par les rimes <br />pour libérer la place <br />le foie rouge du crime <br />repousse aussi vivace</p> Camille Rémy 2010-08-12T12:30:00Z text/html fr Camille Rémy Poste restante http://www.envolees.net/Poste-restante 2010-08-11 18:31:00 <p class="spip"> J'entre dans la poste et ne reconnais rien : depuis ma dernière visite, il y a trois mois, tout a changé. Auparavant, six guichets (dont deux toujours fermés) nous faisaient face derrière un long comptoir. A leur gauche, une porte « Rendez-vous avec votre conseiller » invitait les clients de la Banque Postale à rejoindre les bureaux pour un entretien privé. A droite, un présentoir de produits dérivés (cartes d'anniversaire et lettres pré-timbrées) côtoyait un distributeur de timbres avec balance et une photocopieuse.</p> <p class="spip">Aujourd'hui, le long comptoir est toujours là, mais il n'abrite plus que trois guichets au-dessus desquels on lit « Dépôts Retraits Transferts ». Quatre ou cinq personnes patientent devant chacun d'eux. La porte à gauche existe toujours, mais l'espace de droite a été modifié : le présentoir a triplé de longueur et ne propose que des produits dont le nom m'interdit toute identification de la finalité de l'objet (exemple : « Lettre Max »). Le distributeur de timbres, la balance à lettres et la photocopieuse ont disparu. A la place, un petit comptoir vide. Je suis bien à la poste. Mais où est la poste ?</p> <p class="spip">Je fais le tour du présentoir. Un seul produit m'est familier : le formulaire d'envoi en recommandé avec avis de réception. Manque de chance, celui qui m'intéresse est le formulaire d'envoi en recommandé simple. Au-dessus de moi, pendu à environ 50 centimètres du plafond, un panonceau indique « Envois Achats Courrier ». Oui, c'est ce que je veux faire : envoyer une lettre et acheter des timbres.</p> <p class="spip">Le mystère se résout soudain quand une employée surgit des coulisses pour servir un homme qui se trouvait là : ainsi, le petit comptoir vide est le guichet des services postaux. Penchant indiscrètement la tête, j'aperçois l'écran et le clavier encastrés dans le meuble. Au plafond, le panonceau « Envois Achats Courrier » oscille lentement... à plus d'un mètre à droite du guichet.</p> <p class="spip">Quelques minutes plus tard, c'est mon tour. Je demande un formulaire d'envoi en recommandé simple, qui m'est tendu avec un sourire. Je commence à remplir les cases, je pense l'aventure terminée, le retour au train-train engagé. Quand l'employée m'interrompt dans mes écritures : <br />- Pourquoi restez-vous là ? Pour envoyer une lettre en recommandé, vous n'avez qu'à utiliser la machine. <br />Dit-elle sans plus sourire, en pointant fermement du doigt vers un petit renfoncement coincé derrière la porte d'entrée. (Ainsi, le distributeur de timbres a déménagé là.) <br />Je répondrais bien que, quand j'ai le choix, je préfère toujours dialoguer avec un être humain, mais je me dis qu'il vaut mieux aller à l'essentiel : <br />- C'est que je ne suis pas là que pour ça. Je veux aussi acheter des timbres. <br />- Ah. Combien de timbres vous faut-il ? <br />- D'abord, je voudrais 5 timbres à 5 centimes. <br />- (Silence et yeux ronds.) Des timbres à 5 centimes ? Pourquoi faire ? <br />- (Soupir désabusé.) Parce que le prix des lettres de 20 à 50 g est passé de 90 à 95 centimes, et que j'ai des timbres de 90 centimes à écouler. <br />- Vous voulez dire que vous aviez acheté des timbres à 90 centimes ? (Haussement de sourcils perplexes.) <br />- Oui, madame. Parfois, les lettres que j'envoie pèsent plus de 20 grammes. <br />Elle disparaît dans les coulisses et revient avec les timbres requis. Entretemps, j'ai fini de remplir mon formulaire qu'elle traite sur-le-champ. <br />- Et avec ceci, il me faudra deux carnets de timbres ordinaires. <br />- Oui, bien sûr. <br />Elle s'évapore à nouveau dans les coulisses et resurgit avec deux carnets bariolés « c'est l'été » et « vive la bande dessinée ». <br />- Euh, non, madame. Je veux des carnets de timbres ordinaires. Vraiment ordinaires. Vous savez, la tête de Marianne et puis c'est tout. <br />- Pourquoi faire ? La bande dessinée et les vacances, c'est plus rigolo, quand même ! <br />- Oui, mais justement. Je souhaite que mes courriers aient l'air sérieux. <br />Nouvelle disparition dans les coulisses pendant une bonne minute. (Mais où donc sont rangés les timbres dans cette poste ?) Et nouveau retour. <br />- Et la dernière chose que je vous demanderai, madame, c'est une facture pour tous ces achats, effectués à titre professionnel. Je règle par carte bancaire. <br />- Ahhh... (Illumination du visage de mon interlocutrice.) Vous êtes une professionnelle ! C'est pour ça !... Mais pourquoi n'avez-vous pas la Carte Pro ? <br />- Parce que je n'en ai pas besoin. <br />- Vous savez, la Carte Pro est entièrement gratuite. Elle vous permet d'accéder en priorité aux guichets à certaines heures du matin et de l'après-midi, et facilite la prise de rendez-vous avec votre conseiller. <br />- C'est très gentil à vous de me la proposer, mais je n'ai pas de conseiller et je ne souhaite pas pouvoir accéder en priorité aux guichets. <br />- C'est bête, vous perdez du temps. <br />- Peut-être. Mais, d'une part, je ne viens ici que quatre fois par an et, d'autre part, c'est toujours une base de données en moins dans laquelle figureront mes coordonnées. <br />Eclat de rire de mon interlocutrice : <br />- Vous savez, on est pisté partout, maintenant. Ce n'est vraiment pas une Carte Pro qui va changer quoi que ce soit. <br />- Je sais que je suis pistée partout. Et je sais que si je ne prends pas de Carte Pro, c'est toujours une piste de moins sur laquelle je suis suivie. <br />- C'est vraiment illogique, comme argument. <br />- Dites-moi, quand vous avez oublié de fermer la fenêtre de votre appartement, vous laissez aussi la porte ouverte, pour plus de facilité ? <br />- Vous pouvez dire ce que vous voulez, je ne suis pas d'accord avec vous. Vous devriez vraiment la prendre, la Carte Pro. Bon, à quel nom, la facture ? <br />- Rémy Camille. <br />- Adresse ? <br />- 147 blog Envolées, 93000 Internet. <br />- Et voilà ! Je viens d'entrer toutes vos références dans l'ordinateur. Vous êtes pistée, que vous le vouliez ou non ! (Sourire satisfait.) <br />- Vous croyez sincèrement que cette base de données est la même que celle des Cartes Pro ? Vous savez, vous venez juste de saisir mon adresse dans un formulaire. A chaque fois que je viens dans cette poste, vous devez retaper mon adresse pour émettre la facture. Cela prouve bien que mes coordonnées personnelles ne sont mémorisées nulle part. <br />- (Après un silence.) Mouais, vous pouvez toujours rêver. Moi, je vous dis que vous êtes dans l'erreur et que vous devriez prendre la Carte Pro. Veuillez saisir le code confidentiel de votre carte bancaire, s'il-vous-plaît. <br />Grincements de machine. <br />- Et voilà votre facture. Au revoir, madame. <br />- Au revoir.</p> <p class="spip">Dehors, je vérifie les mentions portées sur ma facture : « <i class="spip">Timbre Marianne bist (5), Carnet TVP Rouge de Lettre (2), Lettre (1), Recommandé R1 (1). Net à payer TTC en euros : 18,92. La Poste – Société Anonyme au capital de 1 000 000 000 euros – 356 000 000 RCS Paris.</i> »</p> Camille Rémy 2010-08-11T16:31:00Z text/html fr Camille Rémy (chut) http://www.envolees.net/chut 2010-07-28 20:19:00 <p class="spip"> forêt de grillons <br />de bourdonnements <br />code en morse <br />sous les sifflements <br />des accents aigus <br />installés en force <br />acouphènes</p> <p class="spip">constant surtitrage <br />jusque sur la plage <br />tous les sons <br />bus par ces sirènes <br />même la voiture <br />sous la dictature <br />acouphène</p> <p class="spip">plus fort que le rêve <br />qui soudain s'achève <br />un murmure <br />suffit à sa peine <br />et c'est la nuit blanche <br />et c'est l'avalanche <br />d'acouphènes</p> <p class="spip">langue originelle <br />langue originale <br />le cerveau <br />hurle que ce soit <br />le cri de la gène <br />ou le cri des gènes <br />acouphènes</p> <p class="spip">un générateur <br />de marteaux piqueurs <br />qu'il se noie <br />dans l'eau du torrent <br />les bouillonnements <br />orgie de bruits blancs <br />l'acouphène</p> <p class="spip">vivre avec l'angoisse <br />qu'un beau jour s'efface <br />la bonne fréquence <br />réduite au silence <br />que la voix humaine <br />meure alors que mène <br />l'acouphène</p> Camille Rémy 2010-07-28T18:19:00Z text/html fr Camille Rémy Conte de plume http://www.envolees.net/Conte-de-plume 2009-06-24 22:22:10 <p class="spip"> Il était une fois un paysan qui vivait dans une cabane à l'orée de son village. Comme il ne possédait qu'un vieux coq aphone et cinq poules, et un morceau de terrain revêche où seuls poussaient les topinambours les plus coriaces, il louait ses services au seigneur de la contrée et passait ses journées, de l'aube au crépuscule, à labourer, moissonner, débiter, charrier, engranger - selon les saisons et les ordres du maître.</p> <p class="spip">Ce n'est qu'à la tombée de la nuit, une fois rentré chez lui, qu'il pouvait s'adonner à sa passion. Malgré ses membres courbaturés, son dos cassé et ses joues brûlées, il s'asseyait à sa table, déroulait un parchemin, trempait une plume dans un flacon de brou de noix et traçait lentement, avec application, les lettres si belles et si mystérieuses que lui avait jadis apprises l'apothicaire, du temps où il était apprenti dans sa boutique. La boutique avait été transmise au fils de sang plutôt qu'au fils de sens, mais le paysan avait conservé l'héritage précieux de l'écriture, et les lettres péniblement juxtaposées par mimétisme avaient un jour pris leur indépendance, s'étaient émancipées pour créer des mots nouveaux, des phrases nouvelles, des contes. Aujourd'hui, à chaque fois qu'un mot glissait du bout de la plume pour venir s'égoutter sur le papier, c'étaient l'odeur de l'orage, le poids du grain dans les sacs, la chaleur d'un lit de paille, le danger de la faux à la lame mal fixée, le hurlement du loup, la joie d'une fête, la sensualité d'une compagne, la mort d'un enfant, la rigueur du servage qui se dessinaient.</p> <p class="spip">Un dimanche par mois, après l'office à l'église, le paysan se rendait sur la place du village et lisait ses fables. Les autres habitants s'installaient en cercle autour de lui et écoutaient, fascinés. Ils lui réclamaient d'autres contes, toujours plus de contes. Le paysan aurait bien voulu les satisfaire. Mais il avait un vieux coq aphone, cinq poules, un morceau de terrain revêche et un seigneur à qui il devait ses journées. L'écriture était une princesse enfermée dans le donjon de la nuit.</p> <p class="spip">Un jour que l'homme s'était aventuré dans la forêt à la recherche d'oiseaux dont les plumes pourraient servir son imaginaire, il crut apercevoir un paon derrière un rideau de végétation. Surpris et curieux de la présence d'un tel animal dans la contrée, il s'avança prudemment, en prenant bien soin de ne pas faire craquer la moindre brindille. Lorsqu'il dépassa le massif broussailleux, il poussa un double cri d'émerveillement et de terreur à la vue de la scène qui se jouait devant lui. Un volatile incomparable, colossal, majestueux, multicolore, dont les plumes renvoyaient mille feux si brillants qu'ils se reflétaient sur les nuages dans le ciel, était la proie du loup qui, agneau après brebis, avait su se faire haïr de tout le village. Rassemblant son courage - et sans doute sous l'effet du désir inconscient de posséder l'une de ces plumes, si belles qu'elles ne pourraient qu'illuminer son écriture - le paysan fonça vers le loup en poussant des hurlements et en faisant tournoyer son bâton au-dessus de sa tête. Au moment où le gourdin s'abattait sur le dos du prédateur, l'oiseau se dégageait des crocs et contre-attaquait à grands coups de becs. Sous le double assaut, le loup s'enfuit dans les arbres sans demander son reste.</p> <p class="spip">Le paysan se précipita vers l'oiseau couché au sol. Quelle ne fut sa stupéfaction lorsque le volatile releva vers lui des yeux au fond desquels se lisait une grande intelligence et émit un chant harmonieux qui composait des mots : <br />- Je te remercie de m'avoir sauvé la vie, paysan. Sans toi, j'étais condamné à mourir dévoré. Le monde où tu vis ne m'est accessible que sous ma forme ailée, c'est pourquoi je dois chanter pour communiquer avec toi. Que puis-je faire pour toi, paysan ? Quel est ton souhait ? Mes pouvoirs sont grands et sont, en cet instant, à ton service. <br />L'homme faillit dire « je ne souhaite que l'une de ces plumes pour écrire » mais il se mordit la langue au dernier moment. Et si l'animal était réellement fantastique ? Et s'il pouvait réellement changer sa destinée ? Il prit quelques secondes pour réfléchir puis prononça le discours suivant : <br />- Bel oiseau, un désir brûle en permanence au fond de mes entrailles, comme le feu dans la forge, comme le soleil dans l'œil, comme l'alcool dans la plaie. Je veux écrire. Toute la journée, je dois travailler aux champs alors que je veux écrire. O paon magique, si ton pouvoir est si grand, sauve-moi la vie à ton tour et rends-moi l'écriture qu'on me vole chaque jour. <br />L'oiseau se redressa lentement sur ses pattes et chanta : <br />- Que cela soit. Désormais, tes poules pondront cent œufs par semaine, ton terrain donnera cent légumes par semaine, il te suffira de les vendre au marché. Va, imagine, écris, conte. Vois déposé à tes pieds le fardeau des travaux des champs. <br />Il tourna son bec vers son dos, détacha délicatement l'une de ses plumes et ajouta : <br />- Mais tes pensées m'ont parlé d'un autre vœu, bien plus cher et bien plus durable. Je te l'accorde aussi car je sais que le premier n'aura qu'un temps. <br />Puis, sans laisser à l'homme le temps de protester, l'oiseau déploya ses ailes et, dans un feu d'artifice de couleurs, s'envola jusqu'à l'horizon.</p> <p class="spip">Une fois rentré chez lui, le paysan crut qu'il avait tout inventé. Il s'était sans doute endormi dans la forêt, avait fait ce rêve incroyable, il pourrait au moins le transformer en légende. Mais pourtant, il y avait la plume, posée sur la table, cette plume extraordinaire, rose à l'extrémité, puis pourpre, puis rouge écarlate, puis orange à l'approche de la racine, et toute tachetée de minuscules points dorés. Cette nuit-là, l'homme rêva qu'il arrosait son potager avec du brou de noix.</p> <p class="spip">Le lendemain, à l'aube, il se prépara à se rendre chez son maître... et découvrit, lorsqu'il sortit de sa cabane, une masse d'œufs énorme dans le poulailler. Sur le terrain devant lui, des bottes de feuilles laissaient présager carottes, rutabagas, navets, panais, tubercules de persil. Oubliant seigneur et corvées, il se précipita dans sa cabane pour y prendre ses outils et s'affaira sur son minuscule domaine. Au bout de quelques heures, le compte y était : cent œufs, cent légumes, de quoi vivre pendant une semaine, après la vente au marché. L'homme poussa des hourras et des alléluias, cria : « Je suis libre, je suis libre ! » Puis il s'enferma chez lui et écrivit sans s'interrompre pendant quarante-huit heures.</p> <p class="spip">Pendant six mois, il vécut dans le bonheur le plus parfait. Du lundi au jeudi, il écrivait. Le vendredi était consacré au ramassage des œufs et à la cueillette des légumes, qui variaient selon la saison - avec les beaux jours, il vit apparaître pastèques, melons, concombres et courgettes. Le samedi, il relisait ses textes et préparait sa sélection pour la rencontre du lendemain. Et le dimanche, au milieu d'un public fidèle et enthousiaste, il récitait, déclamait, murmurait, sifflait, chantait, personnifiait les contes qu'il était désormais libre d'écrire tout son soûl.</p> <p class="spip">Lorsque les premières couleurs de l'automne apparurent, il lui sembla que les choses étaient un tout petit peu moins faciles qu'avant. La plume glissait plus lentement sur le parchemin : ses idées ralentissaient-elles ou était-ce la plume qui s'abîmait ? Le dimanche, les habitants étaient moins nombreux à venir l'écouter : se lassaient-ils, ou était-ce le froid qui les éloignait ? A mesure que les feuilles tombaient des arbres, il lui semblait que ses feuilles à lui aussi se dissolvaient dans le néant. Son imaginaire s'asséchait, il devait aller chercher de plus en plus loin en lui la pesanteur d'une corvée, le musc d'une odeur, la fragilité d'une rencontre. Un matin qu'il peinait à assembler les paragraphes qu'il lui fallait composer pour le dimanche suivant, un frisson sinistre lui parcourut le dos : il avait oublié la sensation ambivalente de glace et de feu qu'on éprouve quand on s'arcboute en plein vent, le torse nu couvert de sueur, pour porter un fardeau. Il sortit de sa cabane, ôta sa chemise et tenta de retrouver le ressenti disparu. Mais cinq minutes ne suffiraient pas pour faire germer les mots.</p> <p class="spip">Il découvrit que les mots sont comme le foin qu'on entasse dans la grange en prévision de la morte saison. Tous les mots qu'il avait accumulés pendant si longtemps dans les recoins de son esprit avaient fini par disparaître, avalés par le papier, avalés par les contes, mangés par la création, parce qu'elle aussi est un être qui se nourrit. Chaque semaine, ses poules produisaient cent œufs, sa terre produisait cent légumes, mais il aurait voulu que ce soit dans son âme que jaillissent cent intrigues, cent personnages, cent rebondissements, cent odyssées. Sa réserve était épuisée. Il fallait la remplir. Et pour cela, il fallait vivre, ailleurs qu'à une table de bois, ailleurs que dans le brou de noix, ailleurs qu'à la lueur d'une bougie, il fallait vivre, partout, non seulement auprès de ses amis, dans les bras d'une compagne, mais aussi aux champs, dans la forêt, sous la pluie, sous la menace du loup et du seigneur.</p> <p class="spip">C'est alors qu'il se souvint de ce qu'avait dit l'oiseau magique, dans sa grande sagesse. Après avoir chaussé ses bottes et endossé son manteau de peau, car le froid le saisirait dès qu'il sortirait de chez lui pour aller ramasser du bois, il regarda la plume multicolore et se promit de nourrir sa vie, comme elle avait pris soin de nourrir la sienne.</p> Camille Rémy 2009-06-24T20:22:10Z text/html fr Camille Rémy Consuming myself http://www.envolees.net/Consuming-myself 2008-12-16 00:17:40 <p class="spip"> i promise you to always be five years too old, ten pounds too fat <br />i promise that when i wake up i'll hate myself and feel like crap <br />i'll believe there is no social life without a good foundation <br />i promise to spend my life up and running after a fashion <br />i promise to redraw myself one botox needle at a time <br />i promise to withdraw my self from the feelings that might be mine</p> <p class="spip">i promise i'll see red <br />when fashion says it's red <br />i promise i'll feel blue <br />when fashion says it's blue <br />i promise i'll be good <br />at consuming myself</p> <p class="spip">i promise to buy a new house 'cause mine is too small for what counts <br />i'll have to borrow, but i've always felt indebted to my bank <br />i promise to fall asleep eating pizzas on my brand-new couch <br />to download dozens of movies i will never have time to watch <br />i promise i'll want a new phone 'cause mine doesn't get the radio <br />and a new PC 'cause mine doesn't have that dual-core gizmo</p> <p class="spip">i promise i'll buy <br />when it's ten percent off <br />i promise i'll crave <br />when it's truly too much <br />i promise i'll be good <br />at consuming myself</p> <p class="spip">i promise you to love Quentin 'cause it's only tomato sauce <br />i promise you to love Carla 'cause it's only some marshmallow <br />i'll watch the game like everyone and think it really was a goal <br />and i'll be so sure that i won that i will stand up to applaud <br />i promise to think that i too should get a tan in the spotlight <br />i promise to be convinced that fame is a way to make things right</p> <p class="spip">i promise i'll love <br />when the news says it's cool <br />i promise i'll hate <br />when it's not on the news <br />i promise i'll be good <br />at consuming myself</p> <p class="spip">i promise you i won't care if what you say is somehow different <br />or plainly the same, for that matter, for what matters is different <br />i'll forget science for scientism, reason for religion <br />i'll think two plus two equals five is a matter of opinion <br />i'll feel danger every damn day around my purse and my stomach <br />i promise to stop thinking because, hell, you don't pay me for that</p> <p class="spip">i promise i'll read <br />when it's shiny enough <br />i promise i'll pass <br />when it's just naked thoughts <br />i promise i'll be good <br />at consuming myself</p> <p class="spip">i promise you that i will teach my kids the lesson really well <br />i'll say she's too strong, he's not strong enough, so they too feel like hell <br />i promise to bury them under Father Christmas' very best <br />i promise to make sure they count the toys before they count the guests <br />i promise to solve any conflict with TV and video <br />i promise to put their lives all over the screen in a slide show</p> <p class="spip">i promise i'll revere <br />when the child is a king <br />i promise i'll sever <br />when the child is a thing <br />i promise i'll be good <br />at consuming ourselves</p> <p class="spip">i promise you my insides are ready to explode on your mark <br />i promise you to go wherever you say we should disembark <br />i promise you to really think i'm so lucky to be dying <br />to defend the free will that let me choose my type of consuming</p> <p class="spip">i promise i'll shush <br />when it's them and me <br />i promise i'll crush <br />when it's them or me</p> <p class="spip">but please fix quickly which <br />enemy should be mine <br />for i feel so consumed <br />i could shoot anytime</p> Camille Rémy 2008-12-15T23:17:40Z text/html fr Camille Rémy Atemporelle http://www.envolees.net/Atemporelle 2008-12-08 13:39:18 <p class="spip"> Il fut un temps où le temps n'était pas le même qu'aujourd'hui. Les heures étaient fluides, mobiles, elles glissaient entre les doigts, mouillaient le bout du pied, portaient leur ombre sur le mur de la maison. Les heures étaient réelles, matérielles, faites de sable, d'eau et de pierre. Les heures étaient vivantes, elles suivaient le rythme des saisons. Les heures étaient longues en été, parce que le soleil les réchauffe, elles étaient courtes en hiver, parce que recroquevillées sous la neige. Elles dormaient, disparaissaient, pendant la nuit. C'était le temps où le temps était une question de croyance, une question de récipient, une question de climat, une question sans réponse. On se donnait rendez-vous au début de la troisième heure, mais la deuxième heure avait la durée qu'elle pouvait. On fixait du regard la clepsydre ou le pieu enfoncé dans le sol de terre battue, on attendait son tour de parole au sixième retournement de sablier.</p> <p class="spip">C'était le temps où il valait mieux retrouver son amant dans la nuit en hiver, dans la journée en été. Pour toi les douze heures de l'un de mes temps de vie, mais si les heures étaient toujours douze, leur durée n'était pas la même. C'était le temps où elle allait avec sa sœur cueillir des herbes dans la forêt, car les secrets d'une vieille femme transmis à la lueur d'une bougie par une nuit sans heure faisaient espérer, avant la maîtrise du temps des cieux, que cet autre temps, lui, pouvait être maîtrisé. Il y avait des contre-temps que l'on payait du prix du sang versé mais cela valait la peine d'essayer pour retrouver son amant pendant les douze heures du jour de l'été ou les douze heures de la nuit de l'hiver. On disait qu'elle était une sorcière. Parce qu'elle avait tant d'amants et que le temps de la vie des hommes n'était toujours pas venu s'embarquer en elle.</p> <p class="spip">Mais tous les temps ont une fin, même les temps qu'on ne peut pas dompter. Assise sur le banc dans la forêt, elle attend qu'il soit l'heure de rejoindre son amant, elle regarde le sablier. Le sable coule et le temps s'écoule avec lui, et soudain, vient la pluie. La pluie coule sur elle, coule sur le banc, coule dans le sable car le sablier est fêlé, coule et mouille le sable et l'amalgame en un temps fixe qui plus jamais ne pourra s'écouler. Elle attend que le temps coule mais voilà le temps bloqué qui ne veut plus filer. Or elle a promis. Elle a promis de le rejoindre au dixième sablier. Elle attend le dixième sablier. Le temps passe et ne coule toujours pas. Il n'y aura plus jamais de sablier, plus jamais de temps pour elle, car la sorcière est tombée sur un sorcier. L'amant ensorceleur qui voulait la charmer a lié sa vie au sablier. La forêt pousse autour du sable et l'engloutit et la pierre pousse autour du banc et l'envahit. Elle disparaît. Le sorcier tête en l'air avait d'autres âmes à enchanter. Le temps passe pour les autres. Elle devient l'oubliée.</p> <p class="spip">Un jour, les hommes ont inventé l'horlogerie. Le temps et le sable ont divorcé. Mais la magie se moque des pendules à balancier.</p> Camille Rémy 2008-12-08T12:39:18Z text/html fr Camille Rémy Corps sage http://www.envolees.net/Corps-sage 2008-12-02 08:40:52 <p class="spip"> Elle a huit ans. Elle a quinze ans. Elle a vingt-quatre ans.</p> <p class="spip">Elle se tient bien droite devant sa mère qui se penche pour nouer autour de la cheville le lacet du chausson de gymnastique, appliquer dans le dos les longs rubans de scotch, lacer avec précaution le fil blanc du corset de la robe. Relève le menton regarde droit devant toi, tire les épaules vers l'arrière assieds-toi au bord de la chaise, inspire un grand coup retiens ta respiration le temps que je serre, dit sa mère qui, comme chaque matin, a passé un long moment à s'habiller devant la double glace de l'armoire de la chambre, à se maquiller en commençant par la crème antirides juste sous les yeux, à se parfumer en appliquant de grandes pressions sur la poire du flacon délicat.</p> <p class="spip">Elle prend son élan, saute avec aplomb sur le tremplin et atterrit en équilibre sur la poutre. Elle fait son entrée dans la salle des fêtes sous les applaudissements du public. Elle glisse son bras sous celui de son père et s'avance avec lui vers l'autel. Elle aperçoit sa mère, au premier rang, émue mais les yeux bien secs pour ne pas briser la symétrie du mascara, qui l'observe fixement, qui remue les lèvres au rythme de paroles muettes d'encouragement, qui semble la regarder si fort qu'elle doit sans doute la porter, la soutenir, elle devrait essayer de s'écrouler pour voir si sa mère a le pouvoir de la rattraper à distance. Mais elle ne s'écroulera pas. Elle achèvera ses figures sans tomber de la poutre. Elle prononcera son discours sans trembler. Elle dira oui sans afficher la moindre vulnérabilité.</p> <p class="spip">Elle s'en sort avec brio. Le public applaudit la jeune gymnaste prodige. Le public applaudit la jeune déléguée des collégiens. Le public applaudit la jeune mariée. Elle positionne ses deux pieds à angle droit et salue puis quitte le tapis. Elle appuie sur le bouton off du micro et fait un geste à l'adresse de la foule, les bandes de scotch l'empêchant de se pencher. Elle sourit et tend la joue à son mari qui veut y déposer un baiser. Sa mère applaudit en faisant à peine s'effleurer ses mains, pour ne pas abîmer le gilet de sa fille qui repose sur son bras, pour ne pas perdre cette bague trop grande pour son doigt depuis qu'elle a enfin maigri, pour ne pas déchirer les gants de dentelle que sa propre mère portait à son propre mariage.</p> <p class="spip">Dans les coulisses, l'entraîneur la félicite puis bougonne : « Voilà ta mère ». Dans les coulisses, le député la félicite puis l'abandonne en s'exclamant : « Oh, il faut absolument que je présente mes hommages à votre mère qui vient justement vers nous ! » Sur le parvis de l'église, son père la félicite puis s'éloigne pour laisser la place à sa mère qui se précipite, l'enveloppe de son tout dernier parfum et de ses bras, en faisant bien attention de ne pas froisser la robe.</p> <p class="spip">Elle s'assoit sur un petit banc parce qu'elle est épuisée et que ses pieds la font souffrir. Elle s'adosse au mur de la salle des fêtes parce que les bandes de scotch collées dans son dos sont si tendues que c'est la seule position qu'elle peut prendre. Elle passe la main dans ses cheveux et déplace quelques épingles qui lui tirent le crâne en tous sens depuis le passage chez la coiffeuse. Elle voudrait s'allonger sur son lit, les jambes en l'air posées sur un coussin, et regarder des dessins animés tout l'après-midi. Elle voudrait déchirer le scotch, se rouler en boule dans le panier de son chat et garder le dos rond toute la nuit. Elle voudrait arracher les épingles, se couper les cheveux, se déshabiller, et qu'on la laisse enfin respirer toute la vie.</p> <p class="spip">Elle pleure. De fatigue, dit-elle. Elle pleure. D'émotion, dit-elle. Elle pleure. De bonheur, dit-elle.</p> Camille Rémy 2008-12-02T07:40:52Z text/html fr Camille Rémy Autres escales http://www.envolees.net/Page-en-construction 2008-11-30 10:35:36 <p class="spip"> <i class="spip">Un clin d'œil au webmestre copilote</i></p> <p class="spip">Mes textes n'auraient pu s'envoler sans l'aide d'un webmestre expert en HTML : merci à Sébastien Chapuys d'avoir assuré la réalisation technique de ce site (notamment au moyen de SPIP).</p> <p class="spip">Quand Sébastien n'est pas occupé à peaufiner mon coin de toile, il cultive le sien : retrouvez ses articles sur son site personnel <a href="http://www.lesobjetsgentils.com" target="_blank">Les objets gentils</a> et sur le site de critiques de films <a href="http://www.critikat.com" target="_blank">Critikat</a> dont il est l'un des rédacteurs.</p> <p class="spip"> <br><i class="spip">Un clin d'œil aux artistes dont les photos ou tableaux se sont envolés jusqu'ici</i></p> <p class="spip"><a href="http://www.obenguigui.com" target="_blank">Olivier Benguigui</a> <br> <a href="http://www.peintresducappsete.com/andre_gailliard.php" target="_blank">André Gailliard</a> <br> <a href="http://www.peintresducappsete.com/gisele_marguier.php" target="_blank">Gisèle Marguier</a> <br> <a href="http://www.natquere.com/" target="_blank">Nathalie Quéré</a> <br></p> <p class="spip"> <br><i class="spip">Un clin d'œil à des sites sur lesquels il fait bon réfléchir</i></p> <p class="spip"> <a href="http://www.sisyphe.com/" target="_blank">Sisyphe</a>, un regard féministe sur le monde <br> <a href="http://www.marievictoirelouis.net/" target="_blank">site officiel de Marie-Victoire Louis</a>, textes de l'auteure et textes féministes historiques <br> <a href="http://www.isabelle-alonso.com/" target="_blank">Site officiel d'Isabelle Alonso</a>, chroniques de l'auteure et d'autres féministes <br> <a href="http://blog.mondediplo.net/-Le-Lac-des-Signes-" target="_blank">Le lac des signes</a>, blog collectif des collaborateurs du <i class="spip">Monde Diplomatique</i> sur la culture <br> <a href="http://www.lmsi.net/" target="_blank">Les mots sont importants</a>, site du Collectif éponyme <br> <a href="http://www.martinwinckler.com/" target="_blank">Winckler's webzine</a>, le site personnel de Martin Winckler</p> <p class="spip"> <br><i class="spip">Et plus précisément, des textes à lire ou à écouter</i></p> <p class="spip"><a href="http://www.arteradio.com/son.html?7261" target="_blank">Mona Chollet : l'esprit d'escalier</a>, chroniques diffusées sur arteradio <br><a href="http://www.arteradio.com/son.html?7993" target="_blank">Martin Winckler : j'ai mal là</a>, chroniques diffusées sur arteradio</p> Camille Rémy 2008-11-30T09:35:36Z text/html fr Camille Rémy Métro à l'eau de rose http://www.envolees.net/Metro-a-l-eau-de-rose 2008-11-25 14:59:48 <p class="spip"> <i class="spip">Une jeune femme est assise dans le métro et lit un roman. Un jeune homme s'approche et s'installe à côté d'elle.</i></p> <p class="spip">Homme – Bonjour !</p> <p class="spip"><i class="spip">La jeune femme reste le nez plongé dans son livre.</i></p> <p class="spip">Homme (<i class="spip">se répétant, devant le silence prolongé de son interlocutrice</i>) – Bonjour ! <br />Femme (<i class="spip">relevant enfin la tête</i>) – Bonjour. <br />Homme – Il est intéressant, le bouquin que vous lisez ? <br />Femme – Ça dépend des passages. <br />Homme – Le passage que vous lisez en ce moment, il est comment ? <br />Femme – Ennuyeux. <br />Homme – Il raconte quoi ? <br />Femme – L'héroïne essaie de lire tranquillement dans le métro mais un jeune homme n'arrête pas de l'embêter. Vous voyez, c'est ennuyeux. <br />Homme – Pourquoi ennuyeux ? Peut-être que le jeune homme qui vient d'entrer dans l'histoire est un jeune homme fascinant ! <br />Femme – En tous cas, il est irrespectueux. Il aurait pu demander l'avis de la femme, avant de l'interrompre. <br />Homme – Que voulez-vous dire ? <br />Femme – Il aurait pu lui demander : « Est-ce que ça vous dérange si je vous adresse la parole ? » au lieu d'embrayer directement sur : « Il est intéressant, le bouquin que vous lisez ? » <br />Homme – Vous croyez qu'il aurait eu plus de chance, dans ce cas ? <br />Femme – Comme je vous le disais, le livre était ennuyeux à ce moment-là. <br />Homme – Alors ce serait uniquement pour une question de politesse que l'héroïne poursuivrait son chemin sans lui ? <br />Femme – Non. C'est parce qu'elle pense : « Ils sont tous les mêmes. Ils s'installent comme si l'espace leur appartenait, sans nous demander notre avis. » <br />Homme – Oh ! Elle a son franc-parler, cette héroïne ! <br />Femme – Vous savez, si l'héroïne ne vous plaît pas, vous n'êtes pas obligé de lire le livre. <br />Homme – C'est plus fort que moi. Dès que je commence une histoire, je veux connaître la suite. <br />Femme – Vous voulez la suite de cette histoire ? <br />Homme – Oui, livrez-la moi.</p> <p class="spip"><i class="spip">La jeune femme referme brusquement et rageusement le livre. On entend un grand « clac ».</i></p> <p class="spip">Femme – Et voilà, fin de l'histoire ! <br />Homme – C'est brutal, comme chute. <br />Femme – C'est de la littérature moderne. <br />Homme – Et maintenant, je suppose que les personnages doivent s'évaporer dans les airs jusqu'à ce qu'un autre auteur fasse appel à eux. <br />Femme – Avec un peu de chance, il y aura un auteur plus disponible dans la rame suivante. <br />Homme – Mais c'était cette histoire que je voulais lire ! <br />Femme – Dommage qu'il n'y ait eu personne pour l'écrire. <br />Homme – Dites-moi... C'est ce livre en particulier qui vous ennuie, ou vous n'avez de toute façon jamais aimé les romans ? <br />Femme – Quand l'intrigue se déroule dans le métro, j'aime que tout soit bouclé en trois pages. <br />Homme – Vous croyez qu'on ne recontre les meilleurs livres que dans les bibliothèques ? <br />Femme – Je crois qu'un livre dont le début est ennuyeux sera ennuyeux tout le temps. <br />Homme – Mais certains auteurs ont besoin de plus de quelques pages pour camper les personnages. Ils ont besoin de se sentir à l'aise avant de révéler le meilleur de leur talent. <br />Femme – Et le moyen le plus efficace de présenter un héros, c'est de le décrire dans le métro ? <br />Homme – Pourquoi pas ? Si le métro n'est pas trop bondé, s'il est aérien, si le soleil brille par la fenêtre, éclaire le compartiment et dépose sur la chevelure de l'héroïne des reflets dorés... <br />Femme – Oh non, hélas ! Je me suis fait piéger dans un roman à l'eau de rose. <br />Homme – Vous préférez un roman d'aventure ? Un roman d'espionnage ? Un roman historique ? Un roman de science-fiction ? <br />Femme – Ca dépend. Dans lequel de vos romans l'héroïne a le plus de chance d'être enfin tranquille ? <br />Homme – Vous êtes dure avec les auteurs ! <br />Femme – Je suis dure quand le scénario manque d'imagination. <br />Homme – Mais enfin ! Une rencontre ! Il n'y a pas dix mille manières de raconter ça. Ca se passe toujours de la même façon. <br />Femme – Eh bien justement ! Soyez original. Imaginez une héroïne qui ne rencontre personne. <br />Homme – Et que devient le héros ? <br />Femme – Il quitte le livre. Il en a déjà suffisamment pour lui, il peut bien lui laisser celui-là. <br />Homme – Et que devient l'héroïne ? <br />Femme – Elle vit sa vie. Elle lit des livres. Elle prend le métro. Elle se rend compte que sans l'ombre du héros, l'intrigue peut enfin lui appartenir... Et vous savez quoi ? <br />Homme – Quoi ? <br />Femme – Elle met un point d'honneur à mettre elle-même fin à l'histoire.</p> Camille Rémy 2008-11-25T13:59:48Z text/html fr Camille Rémy