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Chroniques - 11.08.2010

Poste restante


J’entre dans la poste et ne reconnais rien : depuis ma dernière visite, il y a trois mois, tout a changé. Auparavant, six guichets (dont deux toujours fermés) nous faisaient face derrière un long comptoir. A leur gauche, une porte « Rendez-vous avec votre conseiller » invitait les clients de la Banque Postale à rejoindre les bureaux pour un entretien privé. A droite, un présentoir de produits dérivés (cartes d’anniversaire et lettres pré-timbrées) côtoyait un distributeur de timbres avec balance et une photocopieuse.

Aujourd’hui, le long comptoir est toujours là, mais il n’abrite plus que trois guichets au-dessus desquels on lit « Dépôts Retraits Transferts ». Quatre ou cinq personnes patientent devant chacun d’eux. La porte à gauche existe toujours, mais l’espace de droite a été modifié : le présentoir a triplé de longueur et ne propose que des produits dont le nom m’interdit toute identification de la finalité de l’objet (exemple : « Lettre Max »). Le distributeur de timbres, la balance à lettres et la photocopieuse ont disparu. A la place, un petit comptoir vide. Je suis bien à la poste. Mais où est la poste ?

Je fais le tour du présentoir. Un seul produit m’est familier : le formulaire d’envoi en recommandé avec avis de réception. Manque de chance, celui qui m’intéresse est le formulaire d’envoi en recommandé simple. Au-dessus de moi, pendu à environ 50 centimètres du plafond, un panonceau indique « Envois Achats Courrier ». Oui, c’est ce que je veux faire : envoyer une lettre et acheter des timbres.

Le mystère se résout soudain quand une employée surgit des coulisses pour servir un homme qui se trouvait là : ainsi, le petit comptoir vide est le guichet des services postaux. Penchant indiscrètement la tête, j’aperçois l’écran et le clavier encastrés dans le meuble. Au plafond, le panonceau « Envois Achats Courrier » oscille lentement... à plus d’un mètre à droite du guichet.

Quelques minutes plus tard, c’est mon tour. Je demande un formulaire d’envoi en recommandé simple, qui m’est tendu avec un sourire. Je commence à remplir les cases, je pense l’aventure terminée, le retour au train-train engagé. Quand l’employée m’interrompt dans mes écritures :
- Pourquoi restez-vous là ? Pour envoyer une lettre en recommandé, vous n’avez qu’à utiliser la machine.
Dit-elle sans plus sourire, en pointant fermement du doigt vers un petit renfoncement coincé derrière la porte d’entrée. (Ainsi, le distributeur de timbres a déménagé là.)
Je répondrais bien que, quand j’ai le choix, je préfère toujours dialoguer avec un être humain, mais je me dis qu’il vaut mieux aller à l’essentiel :
- C’est que je ne suis pas là que pour ça. Je veux aussi acheter des timbres.
- Ah. Combien de timbres vous faut-il ?
- D’abord, je voudrais 5 timbres à 5 centimes.
- (Silence et yeux ronds.) Des timbres à 5 centimes ? Pourquoi faire ?
- (Soupir désabusé.) Parce que le prix des lettres de 20 à 50 g est passé de 90 à 95 centimes, et que j’ai des timbres de 90 centimes à écouler.
- Vous voulez dire que vous aviez acheté des timbres à 90 centimes ? (Haussement de sourcils perplexes.)
- Oui, madame. Parfois, les lettres que j’envoie pèsent plus de 20 grammes.
Elle disparaît dans les coulisses et revient avec les timbres requis. Entretemps, j’ai fini de remplir mon formulaire qu’elle traite sur-le-champ.
- Et avec ceci, il me faudra deux carnets de timbres ordinaires.
- Oui, bien sûr.
Elle s’évapore à nouveau dans les coulisses et resurgit avec deux carnets bariolés « c’est l’été » et « vive la bande dessinée ».
- Euh, non, madame. Je veux des carnets de timbres ordinaires. Vraiment ordinaires. Vous savez, la tête de Marianne et puis c’est tout.
- Pourquoi faire ? La bande dessinée et les vacances, c’est plus rigolo, quand même !
- Oui, mais justement. Je souhaite que mes courriers aient l’air sérieux.
Nouvelle disparition dans les coulisses pendant une bonne minute. (Mais où donc sont rangés les timbres dans cette poste ?) Et nouveau retour.
- Et la dernière chose que je vous demanderai, madame, c’est une facture pour tous ces achats, effectués à titre professionnel. Je règle par carte bancaire.
- Ahhh... (Illumination du visage de mon interlocutrice.) Vous êtes une professionnelle ! C’est pour ça !... Mais pourquoi n’avez-vous pas la Carte Pro ?
- Parce que je n’en ai pas besoin.
- Vous savez, la Carte Pro est entièrement gratuite. Elle vous permet d’accéder en priorité aux guichets à certaines heures du matin et de l’après-midi, et facilite la prise de rendez-vous avec votre conseiller.
- C’est très gentil à vous de me la proposer, mais je n’ai pas de conseiller et je ne souhaite pas pouvoir accéder en priorité aux guichets.
- C’est bête, vous perdez du temps.
- Peut-être. Mais, d’une part, je ne viens ici que quatre fois par an et, d’autre part, c’est toujours une base de données en moins dans laquelle figureront mes coordonnées.
Eclat de rire de mon interlocutrice :
- Vous savez, on est pisté partout, maintenant. Ce n’est vraiment pas une Carte Pro qui va changer quoi que ce soit.
- Je sais que je suis pistée partout. Et je sais que si je ne prends pas de Carte Pro, c’est toujours une piste de moins sur laquelle je suis suivie.
- C’est vraiment illogique, comme argument.
- Dites-moi, quand vous avez oublié de fermer la fenêtre de votre appartement, vous laissez aussi la porte ouverte, pour plus de facilité ?
- Vous pouvez dire ce que vous voulez, je ne suis pas d’accord avec vous. Vous devriez vraiment la prendre, la Carte Pro. Bon, à quel nom, la facture ?
- Rémy Camille.
- Adresse ?
- 147 blog Envolées, 93000 Internet.
- Et voilà ! Je viens d’entrer toutes vos références dans l’ordinateur. Vous êtes pistée, que vous le vouliez ou non ! (Sourire satisfait.)
- Vous croyez sincèrement que cette base de données est la même que celle des Cartes Pro ? Vous savez, vous venez juste de saisir mon adresse dans un formulaire. A chaque fois que je viens dans cette poste, vous devez retaper mon adresse pour émettre la facture. Cela prouve bien que mes coordonnées personnelles ne sont mémorisées nulle part.
- (Après un silence.) Mouais, vous pouvez toujours rêver. Moi, je vous dis que vous êtes dans l’erreur et que vous devriez prendre la Carte Pro. Veuillez saisir le code confidentiel de votre carte bancaire, s’il-vous-plaît.
Grincements de machine.
- Et voilà votre facture. Au revoir, madame.
- Au revoir.

Dehors, je vérifie les mentions portées sur ma facture : « Timbre Marianne bist (5), Carnet TVP Rouge de Lettre (2), Lettre (1), Recommandé R1 (1). Net à payer TTC en euros : 18,92. La Poste – Société Anonyme au capital de 1 000 000 000 euros – 356 000 000 RCS Paris. »


 

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