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Carnets de route - 22.07.2008

La synagogue
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La grande synagogue de Budapest se dresse au milieu de l’ancien quartier juif de la ville, à quelques pâtés de maison de la station de métro Kálvin tér, dans un enchevêtrement d’immeubles décrépits et de bâtiments rénovés. Avant même d’avoir atteint les guichets de vente de tickets, les touristes sont alpagués pour participer à la visite guidée, au prétexte qu’elle est à peine plus chère que la visite sans guide (une information qui se révèle exacte). Les uns après les autres, à l’entrée de l’édifice, nous défilons devant l’adolescent recruté pour distribuer les kippas aux visiteurs hommes. Immobile et silencieux, son regard noir braqué sur un point derrière nous, il distribue les chapeaux rituels, en carton agrafé, aussi sérieusement que s’il s’agissait des bouées de sauvetage d’un navire en perdition.

A l’intérieur, c’est grandiose. L’ensemble est bariolé, à dominantes vert et rouge (les couleurs du drapeau hongrois), et agrémenté de dorures. Les bois resplendissent et l’orgue a fière allure dans la tribune. Tout a un air de neuf, et pour cause : érigée en 1854, la synagogue a été détruite pendant la seconde guerre mondiale puis reconstruite à l’identique, et enfin intégralement restaurée dans les années 1990. Une fois l’émerveillement passé, et comme dans un lieu sombre où la pupille s’habitue et commence à discerner les détails, le regard accroche ce qui n’était pas visible sur-le-champ. D’abord, les allures de cathédrale de ce qui est pourtant une synagogue – trois nefs, la bima placée dans le chœur et non au centre, l’orgue gigantesque. Ensuite, les aménagements désagréables comme, à l’étage, les sièges destinés aux femmes, placés de telle sorte que toute personne d’un sexe ne puisse apercevoir celles de l’autre sexe. La guide nous rappelle que l’éloignement des femmes dans la synagogue les empêche d’entendre l’intégralité du discours du rabbin (une cloche sonne pour leur indiquer où en est le service) et qu’elles n’ont pas le droit, contrairement aux hommes, de toucher la Thora. Certaines se rattrapent en envoyant des baisers dans la direction du manuscrit interdit.

Avec un mélange subtil de lucidité, de respect et de diplomatie, notre guide quitte la stricte description architecturale pour aborder les sujets plus sensibles. En réponse à une question toute simple sur l’éclairage du lieu (les lampes à pétrole ont été successivement remplacées par des lampes à gaz puis par des ampoules électriques), elle s’interroge sur la manière d’éclairer un lieu de culte pendant le culte, lorsque l’électricité est proscrite ce jour-là et que le bâtiment est équipé de lampes électriques. Elle enchaîne sur un autre paradoxe : puisque les personnes de confession juive n’ont pas le droit de travailler le jour du sabbat, c’est une chrétienne qui joue de l’orgue pendant le service religieux. D’ailleurs, au temps pour les femmes à maintenir hors de portée des hommes : sur les 35 personnes du chœur, 30 sont des femmes, ce qui tendrait à démontrer que si les femmes sont indignes d’être vues par les hommes pendant le service, leur voix, elle, est digne d’être entendue. Au sujet de l’infériorité des femmes, notre guide s’en sort par une pirouette : « J’ai réfléchi à la façon dont je pourrais vous expliquer ce fait et j’ai décidé de vous raconter un mensonge. Voilà mon mensonge : les femmes sont si belles que si les hommes les voyaient, ils ne pourraient plus se concentrer sur le service religieux. » Elle parle avec de la tristesse dans la voix – mais derrière elle, quelques touristes rient grassement.

La visite se poursuit à l’extérieur, et nous apercevons une deuxième synagogue, utilisée en hiver à la place de la grande (120 places seulement contre 3000 – c’est plus facile à chauffer). Le long de la galerie qui mène à l’arrière de la grande synagogue, quelques pierres tombales ouvrent le deuxième volet, incontournable, du récit qui nous est fait : le génocide des juifs pendant la seconde guerre mondiale. Environ 600 000 personnes (70 % de la communauté juive hongroise) furent déportées dans des camps de concentration ou périrent dans le ghetto constitué autour de la synagogue. Le plan de ce ghetto est visible au musée qui, s’il se trouve à l’emplacement de la maison natale du théoricien du sionisme Theodor Herzl, n’est pas là pour exposer des thèses, mais des objets, porte-encens par exemple, utilisés lors des fêtes juives.

Dans le jardin situé derrière la synagogue, nous découvrons le Saule pleureur, une sculpture de l’artiste hongrois Imre Varga. Sur chaque feuille de l’arbre est gravé le nom d’une victime du nazisme. Bien que réalisé en métal, l’arbre est souple et flexible donc on peut attraper les branches et faire glisser le feuillage entre ses doigts – à chaque feuille, c’est un nom qui résonne. Ce moment émouvant pourrait être banalisé par un énième discours convenu et théorique sur le devoir de mémoire. Il n’en sera rien. Après s’être acquittée de sa tâche obligatoire (nous traduire les inscriptions officielles sur un ton neutre), notre guide parle avec sa propre voix : encore bouleversée par un terrible acte de cruauté récemment relaté dans les médias hongrois, elle soupire que l’insistance à employer le mot « mémoire » (comme dans : « Ouf, c’est fini ! ») a tendance à faire oublier que des êtres humains commettent des atrocités en ce moment-même : « C’est bien beau, le devoir de mémoire, mais à quoi sert-il si on reste insensible aux crimes commis aujourd’hui. »

Budapest, Hongrie, juin 2008


 

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