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Nouvelles - 17.07.2007

Homme mort


Homme mort : petit appareil électronique sensible aux vibrations, que l’on fixe à la ceinture et qui déclenche une sonnerie d’alarme au poste de garde si les vibrations s’interrompent, donc si le porteur de l’appareil reste anormalement immobile.

Il franchit la grille de l’usine à 23h04, en retard mais suffisamment tôt, malgré tout, pour qu’aucune pénalité ne soit portée sur sa fiche de présence. Il se dirige péniblement vers les vestiaires situés à gauche du bâtiment de la cantine. Il a du mal à marcher. L’alcool, le café noir, le ventre vide. Le trajet de vingt minutes en voiture, toutes fenêtres ouvertes, ne l’a pas complètement dessoûlé. Il entre dans les vestiaires par la porte latérale, plus proche de son casier que la porte principale, se change, coiffe son casque et sort de la pièce. Le trajet jusqu’à la station d’épuration nécessite de longues minutes à pied. Les opérateurs ont réclamé des vestiaires plus proches de leur lieu de travail. Le projet est en cours quelque part, dans la pile de dossiers du bureau d’un ingénieur. Il rejoint le poste de contrôle de la station à 23h35. Daniel, le second de l’équipe de nuit, est déjà là :
- Mais enfin, qu’est-ce que vous foutez ? Vingt-trois heures, c’est vingt-trois heures, notre horaire !
- Oublie-moi, tu veux ?
Daniel se plante face à son coéquiper, renifle longuement :
- Vous avez picolé ?
- Je picole tous les jours. Qu’est-ce que ça change un jour de plus un jour de moins…
- Vous n’êtes pas bourré, au moins ?
- Mais non, juste…
- Vous êtes bourré !
- Non, pas bourré. Vaseux. Je suis vaseux. Fatigué. Je suis vieux. Travail de merde. Vingt-trois heures. J’en ai ma claque des équipes de nuit. J’ai passé l’âge.
- Dans trois jours, vous aurez droit à l’équipe de l’après-midi.
- Et puis celle du matin, et celle de nuit à nouveau, chouette. Quand j’avais ton âge, c’était pas grave, tous ces changements, ces horaires qui tournent, à peine le temps d’apprendre à s’endormir à l’aube qu’il faut apprendre à dormir à minuit, et t’as tout juste compris qu’il faut se lever à huit heures, que c’est à huit heures que tu te retrouves à devoir te coucher, le 5/8 c’est de la merde, c’est pas humain, rien à foutre que la station doive fonctionner tout le temps. De toutes façons, tout ça, ça pollue quand même, ces cheminées, on pue le plastique à plein nez, même avec l’alcool, j’arrive encore à sentir le plastique…
Daniel a cessé de l’écouter. Il est assis devant le tableau de bord et vérifie les indicateurs affichés à l’écran :
- Tout va bien. On peut faire la tournée. Je vous laisse ici, j’y vais.
- Non, moi.
- Vous n’êtes pas en état.
- Je t’emmerde que je suis pas en état. J’ai besoin de prendre l’air. Finir de digérer.
- Je suis sûr que vous n’avez rien bouffé.
- Si, j’ai bouffé. Plein de café. Je vais faire cette putain de tournée. J’ai besoin de marcher. Et puis c’est moi le plus vieux c’est moi qui décide. Surveille les pompes. Le chlorure ferrique déconnait hier soir.
- Le chlorure ferrique déconne depuis un mois.
- Ouais, mais avant il déconnait des gouttes. Maintenant, il déconne de la pisse.
- Ils doivent réparer ça ce week-end.
- Ce week-end ? Depuis quand les gars de la maintenance bossent le week-end ?
- Depuis qu’ils sont en 5/8 comme nous, faut croire.
- Alors on va tous vivre en 5/8 maintenant ? Et les chefs, ils s’y mettent quand ?
- Quand vous serez à la retraite…
- Ouais, rien que pour me faire chier.
Il attrape un talkie-walkie, son casque, ses gants :
- J’y vais.
- Ne vous perdez pas dans la station !
Daniel prononce toujours la même phrase à chaque fois qu’il voit son collègue partir en tournée. Le vieil opérateur hausse les épaules, quitte le poste de contrôle, frissonne lorsque le froid de la nuit remplace la chaleur artificielle de la pièce vitrée, mais respire plus profondément. Il commence par les pompes, la tour de décarbonatation. La marche lui fait du bien. Il attaque les cuves. Finit par la plus grande, celle à la surface de laquelle flottent vingt à vingt-cinq centimètres d’épaisseur de boues d’épuration. Les boues : des microbes, des bactéries, des trucs vivants qui bouffent la merde des hommes, si seulement il existait aussi des bactéries chargées de nous laver la mémoire, pense-t-il en empruntant la passerelle. Il passe à côté du rouleau de filin, ne prend pas le temps de s’accrocher, personne ne prend jamais le temps de s’accrocher. A 00h09, il a fait la moitié du tour de la cuve. Il va bientôt pouvoir rentrer au poste de contrôle.

Le problème, c’est qu’à 22h37 ce soir-là, c’est Thomas, vingt-quatre ans, opérateur depuis six mois, qui a effectué la dernière tournée avant le changement d’équipe. Arrivé au bord de la grande cuve, Thomas s’est immobilisé car son talkie-walkie s’est mis à grésiller… Il a porté l’appareil à son oreille :
- Thomas ! Rapplique ! a-t-il entendu. RAPPLIQUE !
- Quoi encore ? Je te manque déjà ?
Silence, grésillements. L’autre membre de l’équipe de l’après-midi a repris :
- C’est pas le moment de déconner ! Je viens d’avoir les gardiens au téléphone. Ta femme a appelé ! Félicitations, c’est pour cette nuit, mon gars ! Elle file à la clinique, elle a demandé à ce que tu la rejoignes là-bas !
Immédiatement, Thomas oublie tout. L’usine, les brumes d’eau, les odeurs de métal, d’acide, de chlore, de fange, de rouille, d’herbe. Sa femme va accoucher. Il va l’avoir enfin, son bébé, depuis le temps qu’il l’attend, c’est pour ce soir, il oublie tout, il se met à courir, il braille dans le talkie-walkie qu’il ne repassera pas par le poste de contrôle, qu’il file tout de suite, qu’il en a rien à foutre que c’est pas l’heure, qu’il va avoir un môme, faudrait pas commencer à le courir avec cette histoire d’horaire. Marc approuve à l’autre bout des grésillements, lui souhaite bonne chance, lui dit qu’il remplira les papiers pour lui et qu’il finira la tournée.
- T’occupe pas de la tournée, répond Thomas. J’avais fini. J’en étais à la grande cuve.
Thomas court aussi vite qu’il peut pour devenir papa, abandonnant son casque derrière lui, au bord de la cuve.

Le vieil opérateur bute sur le casque à 00h10. Dans la faible lumière orange d’un lampadaire éloigné (aussi loin qu’on se souvienne, aucun des membres des équipes de nuit n’a jamais utilisé les lampes frontales à fixer sur les casques), il n’a rien vu. Il bute et pense immédiatement que ce n’est pas grave, qu’il va simplement s’étaler de tout son long, se faire un bleu, ou même deux. Il tombe. Mais la fin de la chute le surprend. Ce n’est pas dur, sous lui. C’est mou. C’est mou et ça s’enfonce. Comme des sables mouvants. Ça s’enfonce tout doucement, presque avec gentillesse. Ca lui fait comme si on l’enveloppait dans une grande couverture. Ça sent juste mauvais, mais tout sent mauvais, ici, dans cette usine, dans cette station. L’alcool encore présent dans son sang le prive de la seconde qui aurait pu lui permettre de se raccrocher au bord. Il finit de s’enrouler dans la couverture, tout est noir, puis tout est blanc. La couverture a percé, il est sous l’eau. L’eau n’est pas si froide. Merci les bactéries qui réclament des températures acceptables. L’eau a l’air propre. C’est bien la première fois de sa vie qu’il voit l’eau de la cuve sous cet angle. Les microbes font bien leur travail, finalement… Il nage. Il descend jusqu’au fond de la cuve, deux mètres cinquante plus bas, pour prendre appui contre le sol en béton. Son pied rebondit, il repart vers la surface.
Mais la boue ne laisse passer que dans un sens. On peut glisser sous la boue grâce la gravité. On ne peut pas remonter. Le vieil opérateur plonge et plonge encore, frappe le fond pour se donner de l’élan et se brise à chaque fois les bras et les poignets contre la douce couverture transformée en matelas de caoutchouc increvable.

A 00h18, Daniel tente de contacter son coéquiper par talkie-walkie et n’obtient aucune réponse. Il pense à l’alcool. Il imagine un corps endormi dans un buisson. Il s’inquiète un peu. Il sort avec un talkie-walkie et deux lampes torches, fait un rapide tour à pied, ne voit rien alors s’inquiète complètement. Il rejoint le poste de contrôle et respecte la procédure : un appel aux gardiens qui préviendront les pompiers du site. Tant pis si l’autre est juste assoupi dans un coin. Mieux vaut prévenir que guérir. Il repart à l’extérieur. Il ne croit plus au talkie-walkie. Il pousse des cris pour appeler son collègue. Les pompiers le rejoignent quatre minutes plus tard. Aux côtés des professionnels, la recherche s’organise. Mais il n’y a trace de rien nulle part, pas trace d’équipement, pas trace d’être humain. A 00h31, le capitaine des pompiers décide de se résoudre au pire. Ses hommes repartent chercher du matériel. Tous ensemble, ils sondent les cuves. La perche que tient Daniel heurte un corps solide coincé sous la boue à 00h46. L’ingénieur de garde cette nuit-là sera prévenu à 00h57.

Vingt-cinq ans plus tard, Daniel sera toujours opérateur à la station d’épuration. Lorsque son coéquipier s’apprêtera à partir en tournée, il lui dira toujours de ne pas se perdre. A une différence près, le tutoiement : « Ne te perds pas dans la station ! » C’est lui l’ancien, maintenant.
Lorsque c’est lui qui fait la tournée, il porte des gants. Il porte un casque équipé d’une lampe même en plein jour. Il porte un talkie-walkie et un téléphone portable depuis que les téléphones portables existent. Il porte des lunettes. Il s’accroche au filin dès qu’il fait trois pas à proximité d’une cuve. Il refuse de contrôler le chlorure ferrique parce que la passerelle de métal qui surplombe la tour de décarbonatation n’est pas aux normes de sécurité. Il refuse de monter aux échelles sans harnachement. Et surtout, à chaque instant de ses périodes de garde, quoi qu’il arrive, où qu’il doive se rendre, il porte un homme mort.


 

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