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Nouvelles - 30.07.2007

Embarquement


La jeune femme au tee-shirt rose semble désespérée :
- My eyes, mes yeux, pour mes yeux, produit pour mes yeux. Disease, maladie mes yeux.
En face d’elle, l’agent de sécurité reste imperturbable :
- Je suis désolé, madame, ce sont les consignes de sécurité. Toutes les bouteilles de plus de cent millilitres doivent être jetées.
Le flacon de produit oculaire rejoint d’autres objets litigieux dans le grand sac poubelle et la jeune femme au tee-shirt rose reste là, devant son sac retourné, ses vêtements entassés sur la table, sa trousse de toilette ouverte, ses produits de beauté alignés de façon visible. Le bagage est à refaire. L’agent de sécurité, lui, est déjà passé à la personne suivante sur la table d’à côté et s’apprête à jeter une bombe de mousse à raser. Je patiente dans la file d’attente, en toute tranquillité. Je n’ai rien dans mon sac. De l’argent, une carte de crédit, un trousseau de clefs, mon passeport et le polar à quatre euros acheté quelques minutes plus tôt, dans lequel de belles et naïves inconnues sont sans doute assassinées sans merci par un tueur psychopathe jusqu’à ce que le héros comprenne le fin mot de l’histoire, surprenne le méchant dans un hangar à bateaux abandonné et sauve in extremis la dernière victime. Je voyage léger non parce que je sais que la sécurité des aéroports a été renforcée, mais parce que j’ai été dressée à ne pas peser lourd, à me fondre dans la masse, à ne pas laisser d’empreinte. Mon frère me dit qu’avec mon teint clair, il m’est possible de faire oublier mon origine, qu’avec un peu de bonne volonté, je peux me glisser dans le stéréotype d’une portugaise, peut-être même d’une italienne. Il suffit que je sois coiffée à l’européenne, que je demande quelques mèches auburn à ma coloriste, que je porte mon 501 et surtout un haut bien moulant : tout instant consacré au reluquage de ma poitrine est une minute de moins passée à me dévisager et à réfléchir au pays d’où je viens.
L’agent de sécurité ouvre mon sac et semble presque frustré de ne rien y voir :
- Vous n’aimez pas les bagages ?
- Je ne savais pas quel flacon de parfum vous offrir pour votre sac poubelle.
Il semble ne pas saisir le sens de la remarque et me fait signe de passer d’un air agacé. Je me remets entre les mains de sa collègue, qui me demande d’ôter ma ceinture et mes bottes. Le tout est envoyé aux rayons X, avec mon sac et mon manteau, tandis que je franchis le portique blanc en chaussettes. De l’autre côté, une seconde femme en uniforme me dit d’écarter les bras avant même que j’aie pu me rechausser. Fouille au corps. Bienvenue sur les vols Paris-Londres.

La première fois que j’ai compris que quelque chose n’allait pas, c’est lorsque je suis rentrée de chez ma tante et que j’ai découvert un trou dans ma chambre. Il était là, juste au-dessus de la tête de lit, un grand trou d’environ quatre-vingts centimètres de diamètre, un hublot improvisé qui laissait passer le ciel bleu et le bout d’un cumulus. J’ai crié : « Maman, quelqu’un a creusé un trou dans ma chambre ! » Mais ma mère ne m’a pas répondu. Elle, elle était entrée dans la cuisine et s’était arrêtée net sur le seuil, le souffle coupé. Un mètre après la porte, tout était saccagé. Trois des murs avaient été perforés, le quatrième était effondré. Les meubles gisaient en morceaux dans un amoncellement de vaisselle brisée. Le seul objet encore debout était la vieille pendule à balancier qui ne souffrait que d’avoir perdu une aiguille. Quelques heures plus tard, alors que nous avions trouvé refuge chez des cousins, j’ai entendu pour la première fois mes parents se disputer avec force cris et insultes. Ma mère tentait de s’imposer grâce aux aigus, mon père grâce au volume. Des bruits de portes claquées ponctuaient l’échange. Mon frère et moi, confinés dans une chambre, écoutions, l’oreille collée au mur. « Je te balancerais les assiettes de notre service de mariage à la tête si elles n’étaient pas déjà brisées à cause des bombes. Cette maison sent la mort ! Ce pays sent la mort ! Je me moque des causes, de toutes les causes. Je ne veux pas la mort pour mes enfants ! Je ne veux pas la mort pour mes enfants ! » Le lendemain, mon père a disparu. Il est resté absent pendant trois jours. Ma mère m’a expliqué qu’il « parlait à des banquiers ». Mon frère a formé un cornet avec sa main pour étouffer la confidence et murmuré à mon oreille : « La dispute... c’est maman qui a gagné. »

Dernière étape de la procédure de sécurité : le contrôle du passeport. Manque de chance, l’homme est âgé, blasé et nettement plus intéressé par mon faciès que par mes seins. La mention « République française » lui interdisant tout commentaire direct, sous peine de risquer – si j’avais l’idée de me plaindre – des réprimandes de la part de ses supérieurs, il demande d’un ton faussement léger :
- Et vos parents, ils sont français aussi ?
Je me retourne, avise les deux personnes suivantes de la file, un homme d’une quarantaine d’années et sa fille qu’il tient par la main. Je regarde droit dans les yeux le douanier inconvenant et je réponds :
- Non, ces deux personnes ne sont pas mes parents, je ne les connais pas.
Embarrassé par les rires des témoins de la scène qui ont clairement pris mon parti, mon interlocuteur bafouille un « allez-y » presque inaudible. Enfin, j’accède à la zone d’embarquement.

Mon père avait attrapé ma main et m’avait promis de ne pas me lâcher. C’était la première fois que je prenais l’avion. Nos bagages nous avaient précédés quelques semaines plus tôt, entassés dans des malles métalliques vertes. J’avais demandé à ma mère si mes poupées arriveraient à respirer. Ma mère m’avait assuré que oui et m’avait autorisée à conserver Fadila, ma poupée préférée. Ce jour-là, dans l’aéroport, je tenais très fort Fadila par la main que ne tenait pas mon père. J’ai jeté Fadila treize ans plus tard dans l’une des grandes bennes à ordure d’un immeuble parisien. Une façon de me dire que mon enfance était définitivement enterrée. En refermant sur la poupée le couvercle vert, j’ai pensé aux malles qui avaient traversé la mer.

Toutes les zones d’embarquement se ressemblent. Au cours de mes études de génie civil, j’ai étudié les différentes configurations possibles. Il n’en existe que quelques unes, le compromis nécessaire entre accessibilité des avions et distance maximale parcourue par les voyageurs limitant les options. Roissy a été construit sur le modèle de l’ellipse. Je revois encore le plan que notre professeur avait dessiné au tableau. C’est toujours grâce aux plans que je me repère dans les aéroports. Toutes ces langues, ces panneaux, ces symboles... les schémas de valises sur tapis roulant parfois si stylisées qu’on croirait une rame de métro... Je préfère m’en tenir aux plans. Sur les plans, un mur est un mur.

Sitôt la famille installée à Paris, mon frère et moi avons reçu pour injonction d’honorer l’héritage de notre grand-mère maternelle et de nous intégrer à notre pays d’adoption en apprenant à parler un français impeccable. J’avais tout juste six ans que mon père me faisait déjà faire des dictées, que je devais ensuite lire et relire jusqu’à ce que toute trace d’accent ait disparu. Aux écoles internationales habituelles, mon père avait préféré des établissements privés français. Nous devions donc faire le grand écart entre le faste et la vie princière que permettaient l’argent et l’ancien statut diplomatique de mon père, et les insultes et les humiliations qui accueillaient notre couleur de peau et nos noms. Promenades à cheval le dimanche et goûter Bertillon le mercredi. Coups de coude le lundi et piqûres de compas le vendredi. Fêtes pour les enfants à l’ambassade où des clowns m’offraient des ballons, des poupées et m’apprenaient à faire des tours de magie. Sessions de bizutage dans les toilettes de l’école où des fils de bonne famille, futurs PDG ou chefs de cabinet, me forçaient à relever ma jupe et à baisser ma culotte pour voir si j’étais faite comme la bonne qu’ils avaient à la maison. Je m’étais plainte en secret à ma mère, mais elle était trop préoccupée de mettre les murs de ma chambre à l’abri de tout bombardement futur pour répéter quoi que ce soit à mon père. Quant à mon frère, il était sur le point d’être envoyé en pension. C’est sans doute cette alternance permanente entre rêve et cauchemar qui m’a tant coupée de la réalité. Lorsqu’ils sont venus me chercher pour m’emmener à la soirée organisée en l’honneur du dix-huitième anniversaire de l’un des leurs, j’étais formatée, prête à consommer. Humiliations, agressions sexuelles et coups de ceinture et de pied servis sur canapés en cuir et coussins brodés de fils de soie : rien que de très ordinaire.

Après plusieurs allers et retours au milieu des magasins duty free, j’ai élu domicile sur un siège en plastique bleu placé à proximité de ma porte d’embarquement. A quelques mètres de là, un présentoir propose des exemplaires de journaux gratuits. Mon voisin de siège, en jogging et baskets, lit les pages couleur saumon du Financial Times tandis qu’en face de nous, une jeune femme en tailleur Channel est plongée dans la lecture du Canard enchaîné. Ma voisine de droite semble avoir fait comme font les touristes de classe moyenne avec les savonnettes des hôtels de luxe réservés à prix cassé sur lastminute.com. Des exemplaires des journaux Le Monde, Libération, Le Figaro et les Echos sont empilés sur ses genoux, mais elle remplit une grille de mots fléchés de Télé 7 jours en jetant régulièrement des coups d’œil inquiets vers le sac de voyage posé à ses pieds. Je doute qu’elle feuillette un jour son exemplaire des Echos. J’ai sorti mon polar et je lis quelques lignes de temps à autre. L’intrigue n’est pas encore suffisamment dense pour capter mon attention. Partout autour de moi, des inconnus de tous âges et de tous styles transportent des sacs en plastique hermétiquement fermés et remplis de petits flacons. La sécurité à tout prix a rendu transparentes les trousses de toilette et publics les secrets de l’intimité : crèmes antirides, bains de bouche, produits nettoyants pour lentilles de contact, pommades contre les hémorroïdes.

Aussi étrange que cela paraisse, ce n’est pas la salpingite, diagnostiquée un an plus tard, qui m’a le plus traumatisée. Je ne crois pas que j’aurais voulu faire des enfants, de toute manière. C’est l’habileté avec laquelle ils ont réussi à me retourner contre moi-même. Je doutais de mes émotions, de mes pensées, de mes gestes, de mes paroles, de mes coups de cœur, des mes colères. Je me contrôlais en permanence. J’effectuais des achats, puis rachetais tout en double au cas où les achats précédents « n’aient pas été les bons ». Je quittais la maison pour me rendre à un rendez-vous, rebroussait chemin à mi-parcours pour vérifier que j’avais bien fermé la porte en partant, puis reprenait le chemin du rendez-vous, où j’arrivais nécessairement en retard, ce que j’analysais non pas comme le résultat du double trajet parcouru, mais comme le signe de mon incompétence. Lorsque je passais un examen, je rendais ma copie en double exemplaire, le premier rigoureusement identique au second, ce qui m’obligeait à répondre aux questions posées en trois heures trente au lieu de quatre, la dernière demi-heure étant consacrée à cette tâche de calligraphie fastidieuse. L’un de mes professeurs m’avait demandé en riant si j’agissais ainsi pour obtenir le double de la note. Un jour que je m’apprêtais à écouter un CD de Keith Jarrett, je m’étais retournée vers mon frère pour lui demander si j’aimais le jazz.

Ma voisine de droite pousse un léger cri de satisfaction. Les mots fléchés sont finis, elle a même trouvé le nom de la « star mystère » (Sean Penn) dont l’un des films est illustré au centre de la grille. Elle referme le magazine, le rajoute à la pile de journaux sur ses genoux et son regard entame un long parcours circulaire dont j’imagine aisément la destination. Effectivement, les yeux noisette finissent par se poser sur moi. Sourire. Soupir. Léger mouvement de la main. Deuxième sourire. Enfin, elle se lance :
- C’est toujours long, les attentes dans les aéroports, n’est-ce pas ?
J’acquiesce en silence. Je fais mine de me plonger dans mon livre que je trouve subitement beaucoup plus palpitant, mais c’est trop tard.
- Et à vous, ils vous ont pris des bouteilles ?
Je fais pivoter ma tête de droite à gauche.
- Moi, je vérifie toujours les consignes sur Internet. Là, j’avais tout prévu.
Elle ouvre son sac à main et en sort un sac de congélation exceptionnellement reconverti en trousse à maquillage :
- Un peu de parfum, un peu de fond de teint, ma crème pour les yeux, mon mascara, le tout dans des flacons de moins de cent millilitres. (Clin d’œil.) J’ai mesuré.
Je souris et la gratifie d’un :
- C’est bien, vous êtes prévoyante.
Elle est aux anges de constater que la conversation semble enfin réellement engagée :
- Cela dit, entre nous, qu’est-ce que c’est que ces consignes de sécurité ? A votre avis, cela va vraiment changer quelque chose ?
- Je ne sais pas.
- Mon mari est chimiste. Il m’a dit qu’il existait des tas de mélanges explosifs dont les ingrédients peuvent être transportés séparément.
Sa voix se transforme en murmure et elle répète, à la manière d’un agent secret de mauvais film de série B :
- Des tas.
Comme je ne réagis pas, elle surenchérit, toujours en murmurant :
- Supposons que nous soyons de mèche vous et moi. Vous avalez l’un des produits, j’avale l’autre produit, on se donne rendez-vous dans les toilettes de l’avion, on se fait vomir dans le lavabo, et... boum !
Elle sourit d’un air absolument radieux. Pour ne pas lui gâcher son plaisir, je feins d’avoir un tout petit peu peur :
- C’est très impressionnant.
- Comme je vous le disais, mon mari est chimiste.
- Je suis sûre que c’est un métier formidable.
- C’est pour ça que je suis bien placée pour savoir que les consignes de sécurité, ça peut toujours être contourné.
Elle soupire, croise les mains sur la pile de journaux et jette un coup d’œil de contrôle à son sac :
- Enfin... Au fond de nous, si on ne se voile pas la face, on est quand même bien content qu’ils surveillent les bagages, non ?
Je reste imperturbable.
- Quand on y pense, est-ce qu’on a vraiment besoin de plus de cent millilitres de parfum sur soi ? Cent millilitres, ça en fait déjà pas mal, des rendez-vous galants...
Elle glousse de sa plaisanterie et poursuit :
- Au moins, ça prouve qu’ils s’occupent de notre sécurité. C’est rassurant. N’est-ce pas ?
J’acquiesce à nouveau en silence, en pensant à la phrase de Benjamin Franklin qui dit que les personnes prêtes à sacrifier un peu de leur liberté en échange d’un peu de sécurité ne méritent ni l’une ni l’autre. Puis, un haut-parleur se décidant enfin à annoncer mon avion, je me lève et prends congé de ma voisine aussi poliment que mon hypocrisie me le permet.

En dépit de mon statut de femme et de mes origines ethniques, je n’ai eu aucun mal à trouver du travail. Les relations de mon père y ont certainement été pour quelque chose. J’ai été embauchée par une société de conseil en BTP. J’analyse les bâtiments publics dans le but de déterminer leurs insuffisances structurelles. Officiellement, il s’agit de mettre à profit les technologies et les matériaux modernes pour protéger des équipements déjà construits contre les tremblements de terre, les ouragans ou les inondations. Mais savoir où sont les failles, c’est nécessairement savoir où peuvent aller les bombes. Savoir quel pilier porteur démolir pour faire s’effondrer toute une école, savoir quel conduit d’aération condamner pour faire s’asphyxier tout un étage. L’idée de vendre mes connaissances m’est venue rapidement. Là encore, les relations de mon père – d’autres relations – y ont été pour quelque chose. Depuis, je me sens mieux et je peux à nouveau marcher dans la rue sans avoir à compter et recompter mes pas de peur que l’un d’entre eux ne se soit perdu. Je prends très souvent l’avion (emplois officiel et officieux obligent) et je porte sur les aéroports le regard qu’un microbiologiste porterait sur un matelas dont on lui affirmerait qu’il vient d’être nettoyé à l’aspirateur. C’est plus fort que lui, il sourit en pensant à tous les acariens qui se sont simplement réfugiés plus profondément dans les fibres et qui prolifèrent tranquillement à la chaleur de l’humidité et du tissu. Moi, j’observe les ventres des valises qu’il a fallu ouvrir, les ceintures qu’il a fallu détacher, les chaussures qu’il a fallu quitter et je souris en pensant à l’idée que les terroristes ont exactement obtenu ce qu’ils voulaient. Désormais, la société conçoit sa liberté en fonction d’eux et non plus en fonction d’elle-même. La voilà qui fera demi-tour au pied de la passerelle de chaque avion pour se demander si elle n’a pas oublié quelque chose. Et les troupeaux de voyageurs, enthousiastes, trouveront ludiques d’utiliser des mini-savons, des mini-flacons et des mini-bouteilles et ouvriront eux-mêmes la porte à leur propre servitude. Une agression n’est jamais aussi bien réussie que lorsque c’est la victime qui, dans sa propre paranoïa, se porte le coup de grâce pour tuer l’agresseur dont elle a aperçu le reflet au fond d’elle-même.


 

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