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Nouvelles - 2.07.2007

Double kiss


Je suis le plus mauvais joueur de billard que la Terre ait jamais porté. C’est plus fort que moi. Je n’ai aucun sens mécanique, aucun sens physique, aucun sens logique. Mes amis m’expliquent, queue de billard posée en travers du tapis à l’appui, index pointé vers la cible que je dois viser, mais rien n’y fait. Je rate tous les coups, même ceux des débutants, même ceux du hasard, même ceux qu’on m’a pourtant pédagogiquement fait répéter plusieurs semaines durant. La technique du billard n’est pas faite pour moi. Je suis trop rêveur. Les quantités de mouvement, les angles de tir, les rotations, les cercles parfaits, les forces de frottement, je trouve ça très joli, très poétique, mais ça vole dans ma tête comme les nuages dans le ciel. Je suis de ceux qui ne savent pas faire la différence entre un cumulus et un nimbus, mais qui s’arrêtent en pleine rue, sous un début d’averse au milieu du printemps, relèvent le nez et disent : « Oh, un renard ! » Je vois tant de choses dans les nuages. Comme dans les billes de billard. Je vois les billes qui roulent, qui vivent, qui se rencontrent. Elles essuient leurs pieds sur le paillasson – lorsqu’elles font plusieurs rapides allers et retours avant de tomber dans une poche. Elles jouent à saute-mouton – lorsqu’elles se soulèvent brusquement du tapis. Et, le coup que je préfère, elles échangent un double baiser : double kiss, on dit en anglais – la bille blanche frappe une bille pleine, la bille pleine frappe à son tour une autre bille, puis la bille pleine revient sur ses pas (des regrets ?) pour se cogner à nouveau dans la bille blanche, échanger un dernier au revoir. Voilà. Il est impossible d’être doué pour le billard quand on s’invente des histoires avec les billes, quand on les imagine en train de se chuchoter des secrets à l’oreille. Le billard, ça demande de la concentration, ça demande de rester sur terre, et moi, je ne suis pas sur terre, même dans les salles de billard. Je suis toujours dans les nuages, les nuages des averses de printemps ou les nuages de fumée de cigarette, quand le climat est trop clément ou quand je suis trop enfermé pour voir le ciel. Je fume gitane sur gitane, j’aime les nuages portables.

Mes amis persistent à me laisser jouer avec eux. Je fais de mon mieux. Je m’applique, la main gauche posée sur le tapis, le majeur et le pouce écartés, l’index légèrement replié, pour renforcer l’appui, j’écoute attentivement les recommandations de mon partenaire de jeu, je lance mon avant-bras vers l’avant, et poc, la bille blanche part en voyage, jamais où il faut, elle frôle la bille creuse au centre de laquelle elle était pourtant censée frapper, et décide de tomber dans une poche, par curiosité. « Damned, how come you never get it right ? »* me dit quelqu’un. Je hausse les épaules, je retourne à ma gitane. J’observe les autres tables, alignées sur deux rangées, les boiseries sur les murs et au plafond, l’escalier en colimaçon qui mène à la galerie qui nous surplombe, l’alligator empaillé qui monte la garde à l’entrée du bar à côté du piano, et les affiches des années 20, qui racontent la naissance du jazz et son départ de la Louisiane pour Chicago, Kansas City ou New York. J’aime cette salle. Le midi, j’y mange du coleslaw et des travers de porcs grillés au miel, servis au restaurant du premier étage. Le décor et les plats me rappellent le pays. D’ailleurs, le patron n’en a jamais fini de se moquer de moi : un Américain qui fume des gitanes, ça ne fait pas sérieux. L’après-midi, en attendant mes amis, je m’installe au bar et je feuillette un polar. Mais je ne lis jamais le livre complètement parce qu’à peine au bout de cinquante pages, je me suis déjà inventé quinze intrigues et cinq meurtriers possibles, donc la vraie fin risquerait de me décevoir. Je demande à la serveuse des verres à vin vides et une carafe d’eau, je remplis les verres à moitié, au dixième ou au quart, j’humecte le bout de mes doigts et je joue du carillon en faisant glisser mes index le long des bords des verres. Mes amis me retrouvent plongé en plein quartet pour trois verres à pied et un verre à moutarde. L’un d’eux s’insurge : « But it’s logic as well, it’s like pool, isn’t it ? »** Non, ce n’est pas pareil. Le jazz n’exige pas, comme la trigonométrie ou une fugue de Bach, la découpe au laser de chaque temps en deux parts égales. Ici, les croches sont des complices, pas des clones. Elles sont comme les ventricules du cœur, comme les poumons, elles sont là, en double apparemment, mais il y a toujours une aînée et une cadette, une croche un tout petit peu plus longue et une croche un tout petit peu plus courte, même lorsque personne ne s’en rend compte.

Tous les soirs, je joue dans ce bar, à côté de l’alligator empaillé. Le piano, c’est moi. Je joue n’importe quoi, je joue comme je rêve, je joue les nuages et les gitanes, l’ancien et le nouveau continents. Certains mélomanes, attachés à la musique comme un géomètre à son appareil de triangulation, me demandent quel est mon style. Je ne réponds pas. Le patron cligne de l’œil : « Il est Américain. » Oh, c’était donc ça. Ils repartent s’asseoir à leur table et leur regard devient sur moi le même que celui qu’ils posent sur l’alligator. Tous ces trophées rapportés à Paris des Etats-Unis. Les souvenirs d’un autre temps, d’un autre espace.

Je me suis installé dans le onzième arrondissement au début de l’année 2006. Je connaissais déjà la ville, pour l’avoir découverte quelques mois plus tôt à l’occasion d’une tournée. A l’époque, je jouais avec un contrebassiste et un saxophoniste. En quelques jours à peine, nous avions conquis les caves et les salles où nous nous produisions. J’avais appelé mon épouse et ma fille, restées là-bas, à la maison, à la Nouvelle-Orléans, pour leur raconter notre succès. Mais ce jour-là, personne n’a décroché le téléphone. J’ai cru que c’était à cause du billard – elles sont toutes les deux passionnées, aussi douées que je suis incapable, jouent plusieurs fois par semaine, la mère et la fille à l’unisson, elles réussissent des coups magnifiques, des arcs de cercle, des pirouettes et des nettoyages de tapis fracassants qui laissent leurs adversaires le souffle coupé. Je n’ai jamais su calculer le décalage horaire. J’ai pensé qu’elles étaient sorties, qu’elles jouaient quelque part. Ce défaut que j’ai de ne pas écouter les informations. Mais les ouragans forcent toutes les portes, même les portes imaginaires des rêveurs sous gitane. Je ne saurais vous dire ce qui s’est passé réellement. Il est plus facile de transporter six milliards d’êtres humains dans un univers parallèle que d’y envoyer pour toujours sa compagne et son enfant. Je suis parti dans les nuages, à bord de mon ballon dirigeable, avec piano et bagages, et planète, et queue de billard. J’ai atterri à Paris. Et c’est là que nous vivons toutes et tous maintenant. Parce que ma femme et ma fille sont nécessairement chez elles, à l’abri, dans notre maison, dans le salon dont elles n’ont pas pu être enlevées, c’est impossible, même par un ouragan.

L’alligator et moi existons dans cet interlude cajun au milieu des tuiles et des toits parisiens. Tous les matins, je quitte mon studio qui donne sur la station Ménilmontant et je viens me réfugier au milieu des verres qui chantent, au milieu des affiches, au milieu des fauteuils en cuir, au milieu des assiettes de riz et de bananes plantins, au milieu des tables de billard. Je suis un très mauvais joueur de billard et je ne saurai jamais jouer. Mais je ne joue pas au billard pour apprendre à jouer au billard. Je joue pour voir s’envoler les billes, pour les voir se croiser, se frôler, se raconter leurs vies, et pour avoir la chance – peut-être, si rêver est permis – d’un dernier double kiss, pour avoir la chance d’embrasser ma femme et ma fille, en leur chantant des airs de jazz et de blues, à contre-temps.

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* Bon sang, comment se fait-il que tu ne réussisses jamais ?
** Mais c’est aussi de la logique, c’est comme le billard, pas vrai ?


 

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