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Nouvelles - 13.08.2010

Dans l’aquarium
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Quand j’étais petite, ma mère nous emmenait à l’aquarium, mes sœurs et moi. Elle annonçait : toutes en rang, préparez-vous, nous partons. Nous sortions de chez nous, nous traversions des défilés et des carrefours, nous contournions des murs de pierre et des domaines interdits, nous faisions la queue derrière d’autres bêtes curieuses comme nous, et enfin nous arrivions au pied de l’immense vitre. Ma mère disait : restez immobile et ouvrez grand les yeux. Il fallait observer très attentivement car, ensuite, le jeu consistait à inventer des histoires à partir des personnages que nous avions vus. Ma mère disait : de l’autre côté de la vitre, ce sont des êtres vivants, comme vous et moi, regardez, une mère et ses filles, à votre avis que pensent-elles, à votre avis comment vivent-elles, à votre avis d’où viennent-elles.

J’avais toujours cru que ma mère adorait l’aquarium et que c’était pour cette raison qu’elle nous y emmenait, mes sœurs et moi. Mais un jour, j’ai surpris une conversation entre elle et mon père. Elle soupirait : j’en ai marre de tourner en rond, défaire les lits, refaire les lits, déposer les petites, récupérer les petites, et le déjeuner, et le dîner, tous les matins et tous les soirs à la même heure, la vie c’est toujours la même chose, un gigantesque aquarium, on va, on vient, et la seule chance qu’on a de ne pas percuter la vitre, c’est de continuer de tourner en rond, comme si on ne savait pas que la vitre est là, et c’est pour ça que j’emmène les filles à l’aquarium, pour qu’elles inventent des histoires, pour qu’elles voient la vitre sous un autre angle, pour qu’elles croient le plus longtemps possible qu’une linéarité se cache quelque part dans cette vie circulaire.

Ce jour-là, j’ai été très déçue par ma mère et je lui en ai voulu de m’avoir menti sur la fonction de l’aquarium et sur la fonction des visites à l’aquarium. J’étais en colère et j’ai décidé que plus jamais je ne m’amuserais avec elle, que plus jamais je n’inventerais d’histoires à propos de l’autre mère et de ses filles qu’on voyait à travers la vitre, que cela ne servait à rien de se donner tout ce mal si c’était pour nourrir le dépit au lieu de l’imagination. J’ai dit que je ne voulais plus visiter l’aquarium, que je n’avais plus d’idées, qu’il n’y avait rien à dire, de toute façon, que puisque cette mère et ces filles étaient là comme nous dans l’aquarium, cela prouvait bien qu’elles pensaient comme nous, qu’elles vivaient comme nous, qu’elles venaient du même endroit que nous.

Puis j’ai grandi. Ma mère est morte et mes filles sont nées. Le cycle de la vie. Inéluctablement, j’ai senti les murs de l’aquarium se rapprocher, et l’espace diminuer, diminuer, et j’ai senti la routine se coller sur moi, les repas, tous identiques, les trajets, dans un sens, et dans l’autre, et les ronds dans la vie, et hier était un dimanche, et c’était le même dimanche que tous les autres dimanches avant lui. J’ai pensé : c’est insupportable. Alors j’ai rassemblé mes filles autour de moi et j’ai dit : j’ai un jeu à vous proposer, c’est le jeu de l’aquarium. Nous allons sortir de chez nous, traverser des défilés et des carrefours, contourner des murs de pierre et des domaines interdits, faire la queue derrière d’autres bêtes curieuses comme nous et nous installer au pied d’une immense vitre. Ensuite, nous resterons immobiles et nous ouvrirons grand les yeux. Ma plus jeune, qui n’aime pas sortir de sa bulle, a demandé : il faudra aller loin, maman ? J’ai dit : je ne sais pas, cela dépend de votre imagination.


 

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