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Nouvelles - 22.06.2007

Apoptose


Mon 634ème frère est mort il y a dix-sept millisecondes. C’est grave, mais il est inutile que j’essaie de transmettre ce que je pense. Qui s’en inquièterait. Certains de mes frères, encore branchés sur d’anciennes connexions obsolètes, me répèteront que c’est normal, que nous avons été fabriqués en surnombre précisément pour cette raison. D’autres se contenteront de m’ignorer ou ne sauront même pas de quoi je parle. A peine détecterai-je de leur part un léger changement de polarisation, tout juste bon à capturer un ou deux atomes de sodium égarés. Pourtant, c’est grave. Non, je ne suis pas entré dans une phase de nécrose. Non, je ne me constitue pas des réserves illégales de dopamine pour me droguer. Je sais ce que je perçois. Depuis trente-huit millions de secondes, le taux de décès de mes frères est largement au-dessus du seuil de la normale et personne, à part moi, ne semble s’en rendre compte.

Mon 634ème frère n’était pas un frère direct. J’étais relié à lui par l’intermédiaire d’un frère commun. C’est ce dernier qui m’a transmis la nouvelle. Il était secoué. Son axone était si recroquevillé au moment où les neuromédiateurs ont franchi la synapse pour m’informer du changement d’état électrique que les molécules ont dû parcourir un chemin deux fois plus long. Ce frère a toujours été d’un naturel renfermé. Il n’a jamais formé que dix-huit connexions vers l’extérieur, un nombre très faible. Mais son travail à lui, c’est de stocker qu’Aurillac est le chef-lieu du département du Cantal. Alors forcément, vu que nous habitons la région parisienne depuis plus de cinquante ans maintenant, c’est le genre de donnée qui n’intéresse personne. Mon 634ème frère s’était connecté à lui par affinité électrique, plus que pour une raison réellement pratique. En ce qui me concerne, c’est le contraire. Je suis entré en communication avec ce frère parce que c’est à Aurillac que ma seconde s’est déroulée.

Il y a tant de secondes qu’il serait dommage de perdre. Tant de secondes qui partent avec mes frères. C’est cela qui me désole. Nul frère n’est irremplaçable. Mais ces secondes, elles, le sont. Si mes frères admettaient qu’il y a un problème, que l’apoptose s’est bel et bien déréglée, nous pourrions agir, sauvegarder les souvenirs, réorganiser notre processus de stockage, adopter de nouvelles stratégies, former des synapses supplémentaires… La rumeur veut que plusieurs milliers d’entre nous sommeillent dans le quartier limbique, totalement inutilisés. Voilà qui serait parfait. Avec un peu d’entraînement, je suis sûr que nous pourrions leur apprendre ce que c’est que la mémoire, et comment fonctionne le transfert de données. Mais tout est tellement… démocratique. Aucun leader, aucun chef de section, aucune connexion ne valant plus que l’autre. Des frères du service cognitif sont attelés à la tâche de comprendre les mots d’une conversation retransmise par les frères du service auditif tandis que, sur le même plan, avec la même importance, un frère du service gustatif nous informe que le thé que nous sommes en train de boire est délicieux. On aura beau dire, la démocratie a ses limites. Si seulement je pouvais au moins prendre le contrôle des frères auxquels je suis directement connecté… Mais si j’essaie, on me considérera comme une cellule cancéreuse et j’aurai trois lymphocytes exterminateurs sur la membrane avant même d’avoir fini de transmettre ma différence de potentiel.

La vérité, c’est que je m’inquiète pour elle. Pendant combien de temps encore saura-t-elle qui elle est ? Mes frères sont là, à commander la sécrétion d’hormones, la régulation thermique, les battements du cœur, le gonflement des poumons, comme si de rien n’était. Pendant ce temps, les secondes disparaissent. Chaque frère qui s’en va, c’est une seconde qui cesse de lui appartenir. Alors j’espère que les secondes qui partent en premier sont les secondes inutiles, les secondes des noms des élèves qui figuraient sur les photos de classe, les secondes des scores du mot le plus long, lorsqu’elle s’asseyait devant sa télévision avec son petit carnet et son crayon, les secondes des départements de la France, les secondes qui ne l’empêchent pas de reconnaître ses enfants et leurs propres enfants, ses voisines de couloir et ses amies de la maison de retraite, ses confidentes infirmières, le saule au pied duquel elle aime s’asseoir et se reposer, ses desserts préférés. J’espère que les secondes qui partent ne sont pas les secondes dont ma seconde a besoin pour exister. Si ces secondes s’en vont, est-ce que moi aussi, je partirai ?

Elle avait quinze ans. Il en avait seize. Elle avait réussi à s’éclipser de la maison à l’insu de ses parents et l’avait retrouvé au pied du petit pont de pierre, à l’endroit où la rivière bifurque et où le courant s’accélère. Tous deux impressionnés par la présence de l’autre, ils avaient marché en silence dans le sous-bois quand, soudain, son bras s’était accroché à la branche d’un buisson. Elle portait un chemisier blanc avec un col de dentelle et un gilet de laine bleu pâle. L’une des mailles bleues s’était mêlée au feuillage de la branche et elle avait senti le vêtement résister tandis qu’elle essayait d’avancer. Alors il s’était approché d’elle, avait délicatement décroché la maille prisonnière et, dans un mouvement galant pour remettre la manche du gilet en place, avait effleuré sa main. C’était la première fois que la main d’un jeune homme effleurait la sienne. C’était la première fois que la main de ce jeune homme-là effleurait la sienne. Elle avait été transportée. C’était il y a bien longtemps. Avant le raz-de-marée des magazines, des images, des films, de la radio, de la télévision. Elle avait été bouleversée par cette seconde fugitive, la chaleur de la peau, surprenante, la douceur, un homme c’était donc doux, la proximité, l’intimité soudaine et imprévue. Elle ne savait pas qu’elle deviendrait sa femme un jour, qu’ils auraient trois fils, puis huit petits-enfants, qu’ils vivraient suffisamment longtemps pour fêter leur cinquantième anniversaire de mariage, qu’à l’occasion de cet anniversaire, tous leurs descendants se cotiseraient pour leur offrir la traversée de l’Atlantique en paquebot, puis dix jours à New York dans un hôtel de luxe et des billets pour assister à Times Square à une rétrospective sur Gene Kelly, leur idole à tous les deux. Elle ne savait pas tout ça. Elle savait juste que sa main avait effleuré la sienne et qu’elle en était métamorphosée. Ils avaient poursuivi leur promenade. Pendant tout le trajet, elle avait senti sa main brûler à l’endroit précis où il l’avait touchée, et elle avait voulu que cette sensation de chaleur demeure en elle jusqu’à la fin des temps.

Alors, sans qu’elle le sache, sans qu’elle doive s’en inquiéter, je m’étais mis à fabriquer des connexions. Avec mon frère d’Aurillac. Avec mes frères du petit pont de pierre, de la rivière, de la campagne, du sous-bois. Avec mes frères du toucher, de la pudeur, de la surprise, du désir, de la sexualité, de l’anticipation. Je suis cette seconde. Je suis la seconde du frôlement fugitif de deux êtres qui partageront leur vie, s’invectiveront à l’occasion d’un dîner trop cuit ou d’une voiture tombée en panne, mais continueront de s’aimer jusqu’à ce qu’il meure d’un cancer de l’estomac, à l’âge de soixante-dix-sept ans.

Mes frères disparaissent les uns après les autres, je n’aurai bientôt plus personne avec qui partager mes neuromédiateurs, mais j’ai décidé de continuer à consommer mon oxygène. J’ai décidé de m’accrocher. Ma seconde est importante. Ma seconde l’a accompagnée à chaque étape cruciale de sa vie. C’est à ce frôlement sur sa main qu’elle a pensé, lorsque les avions ont fait déferler le tonnerre sur les murs de la salle communale et qu’elle a été terrorisée pour lui, envoyé à l’autre bout du monde dans une tranchée. C’est à ce frôlement sur sa main qu’elle a pensé, lorsqu’elle a cru mourir parce que son ventre se déchirait en deux tandis que la sage-femme annonçait que ce serait difficile parce que c’était un siège. C’est à ce frôlement sur sa main qu’elle a pensé, lorsque les portes du four se sont ouvertes et que le cercueil a disparu dans les flammes tandis que se jouait la musique d’un Américain à Paris.

Je suis solide. Je reconstitue régulièrement ma membrane avec des lipides de premier choix. Je n’utilise que des neuromédiateurs non recyclés. Je pratique le tri sélectif et ne collabore qu’avec un calcium et un sodium de haute qualité. J’ai bien l’intention de rester à ses côtés. De l’accompagner jusqu’au bout, d’être toujours là, même lorsque l’apoptose dysfonctionnelle aura transformé en dentelle ce qui autrefois était un cerveau magnifique. Je serai toujours là pour elle. Parce qu’elle a besoin de ma seconde. Qu’il lui reste, même lorsqu’elle vivra dans le noir, la sensation du frôlement de la main de l’homme qu’elle a aimé.


 

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